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Mali : l’état en déroute face au chaos djihadiste et aux limites russes

Poutine Mali

Un pays en lambeaux : le Mali face à l’effritement de son autorité

Le Mali n’est plus seulement un théâtre de conflits armés. Il incarne désormais la fragilité institutionnelle d’un État en voie de désintégration. Entre la poussée militaire des groupes armés, la résurgence des tensions ethniques et l’effondrement des ressources étatiques, Bamako voit son emprise se réduire comme peau de chagrin. Les offensives simultanées lancées fin avril 2026 par le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et le FLA, porteur des revendications autonomistes touarègues de l’Azawad, marquent un tournant : l’insécurité n’est plus cantonnée aux marges désertiques, mais gagne les zones urbaines et les axes logistiques vitaux. La junte d’Assimi Goïta se retrouve ainsi coincée entre des promesses intenables et une réalité opérationnelle accablante.

La souveraineté malienne, brandie comme étendard par le pouvoir, se heurte à une évidence cruelle : un État ne se défend pas avec des slogans. Chasser les influences étrangères était un acte symbolique fort, mais combler le vide sécuritaire laissé par le départ des contingents occidentaux relève d’un autre défi. Bamako a cru pouvoir s’appuyer sur Moscou pour compenser ses lacunes, mais l’engagement russe, bien que tangible, ne suffit pas à endiguer la déliquescence étatique.

L’illusion de la reconquête militaire : entre propagande et impéritie stratégique

La dénonciation des Accords d’Alger en janvier 2024 a été présentée comme un acte de rupture libératrice. Pourtant, ces textes, malgré leurs imperfections, offraient une trêve fragile dans le Nord. En les balayant d’un revers de main, la junte a choisi la voie de la confrontation directe, sans mesurer l’ampleur des moyens nécessaires. Une reconquête militaire exige des armées rodées, des renseignements fiables, une logistique robuste et surtout, un ancrage local. Rien de tout cela n’est à la hauteur des ambitions affichées.

Le pouvoir malien dispose en revanche d’un appareil répressif surdimensionné, d’une rhétorique souverainiste enflammée et d’un allié russe prompt à sécuriser les centres de pouvoir. Mais garantir la survie d’un régime n’équivaut pas à stabiliser un pays. Pour un État, la souveraineté ne se réduit pas à l’absence d’ingérence extérieure. Elle se mesure à sa capacité à administrer, à protéger et à fédérer. Or, le Mali peine désormais à assurer même ces fonctions élémentaires. Les routes coupées, les bases isolées et les populations abandonnées aux groupes armés dessinent le portrait d’un État fantôme, officiellement présent mais matériellement absent.

L’alliance contre-nature entre djihadistes et séparatistes

L’union tactique entre le JNIM et le FLA ne doit pas masquer leurs divergences idéologiques profondes. Les premiers aspirent à instaurer un ordre islamiste transnational, tandis que les seconds défendent une logique territoriale et identitaire. Pourtant, dans l’arène de la guerre asymétrique, une convergence d’intérêts immédiats suffit à sceller des alliances de circonstance. Leur objectif commun ? Fragiliser la junte de Bamako et son soutien russe.

En saturant les forces maliennes de fronts multiples, ces groupes contraignent l’armée à disperser ses ressources, ses hommes et ses moyens. Chaque attaque, chaque embuscade, chaque siège d’une caserne ou d’un convoi érode un peu plus la confiance dans l’État. Les soldats, les gouverneurs et même les alliés de Bamako commencent à douter de la capacité du pouvoir central à les protéger. Lorsque la peur remplace l’autorité, la souveraineté n’est plus qu’un mot vide de sens.

L’armée malienne : une institution à bout de souffle

Les Forces armées maliennes incarnent les contradictions d’un État en guerre permanente. Elles doivent couvrir un territoire immense avec des moyens dérisoires, des troupes insuffisantes et des lignes d’approvisionnement vulnérables. Face à des adversaires mobiles et insaisissables, elles sont condamnées à jouer un rôle de garnison, condamnées à tenir des positions sans jamais pouvoir les élargir durablement.

Le paradoxe est cruel : dans une guerre de contre-insurrection, l’État doit être omniprésent pour garantir la sécurité. Ses ennemis, eux, peuvent frapper n’importe où, puis disparaître. Lorsque la population cesse de croire en la capacité de l’État à la défendre, elle se tourne vers ceux qui lui offrent une protection immédiate – fussent-ils des groupes armés. C’est ainsi que les djihadistes et les rebelles progressent, non par adhésion idéologique, mais par défaut de légitimité étatique.

Une frappe contre une base stratégique comme Kati, ou une perte parmi les hauts gradés, aurait des répercussions bien au-delà du champ de bataille. Elle signifierait que la crise ne concerne plus seulement les périphéries, mais le cœur même du pouvoir. Bamako ne tomberait pas nécessairement demain, mais elle commencerait à vivre sous le joug d’un siège invisible, fait de méfiance et d’incertitude.

La Russie au Mali : un rempart politique, pas une solution

L’intervention russe a été présentée comme l’alternative salvatrice à l’influence française. Moscou a apporté des conseillers, des mercenaires, une couverture médiatique anti-occidentale et une narrative souverainiste très efficace. Mais sur le terrain, les résultats sont bien moins convaincants. Protéger un régime n’équivaut pas à pacifier un pays.

Pour stabiliser le Sahel, il faut bien plus que des forces armées : du renseignement local, des accords avec les tribus, des projets de développement, une administration fonctionnelle et une justice équitable. Les paramilitaires russes peuvent remporter des batailles, mais ils ne reconstruisent pas des États. Ils peuvent intimider, mais ils ne gouvernent pas. Ils peuvent sécuriser les palais, mais ils ne maîtrisent pas les périphéries hostiles.

Moscou, déjà engluée dans le conflit ukrainien, doit faire des choix. Son projet africain, initialement conçu comme une opération à bas coût – influence politique, accès aux ressources, contrats de sécurité –, se transforme en un bourbier stratégique. Le Mali, autrefois vitrine de la pénétration russe en Afrique, pourrait bien devenir son prochain piège.

Économie en chute libre : or, trafics et survie de l’État

L’économie malienne repose sur trois piliers fragiles : l’or, l’agriculture et les flux informels. Lorsque la sécurité s’effondre, ces fondations se lézardent. Les mines, qu’elles soient industrielles ou artisanales, deviennent des enjeux majeurs. Qui contrôle une concession contrôle aussi des revenus, des armes, du travail et des allégeances. Les groupes armés taxent, extorquent ou pillent, réduisant encore les recettes de l’État.

Les routes transsahariennes, artères vitales pour le commerce et les communautés locales, sont aujourd’hui disputées. Elles ne servent pas seulement à la contrebande : elles irriguent l’économie réelle, transportant bétail, vivres, carburant et biens manufacturés. Lorsque Bamako perd le contrôle de ces axes, il perd aussi son emprise sur le quotidien des populations. Et là où l’État faiblit, d’autres acteurs s’engouffrent : trafiquants, chefs locaux, groupes armés ou puissances étrangères.

Le Mali n’est pas une île. Une déstabilisation ici a des répercussions régionales immédiates. Le Niger, le Burkina Faso, la Mauritanie, l’Algérie, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire pourraient subir les contrecoups d’un effondrement malien. Les frontières, poreuses, ne peuvent contenir ni les djihadistes ni les trafics. Un Sahel fragmenté devient une menace pour toute l’Afrique de l’Ouest.

L’Alliance des États du Sahel : une solidarité de façade

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont forgé une alliance symbolique, fondée sur la rupture avec l’Occident et la quête d’une souveraineté revendiquée. Mais cette union de juntes militaires, aussi louable soit-elle sur le papier, se heurte à une réalité implacable : ces États sont tous fragiles, en guerre et économiquement exsangues.

Une alliance entre fragilités ne produit pas automatiquement de la force. Elle peut générer une solidarité rhétorique, mais pas une capacité opérationnelle. Si chaque membre de l’Alliance des États du Sahel doit consacrer ses ressources à sa propre survie, qui pourra secourir Bamako ? Qui pourra stabiliser Niamey ou Ouagadougou ? Le risque est double : un isolement partagé ou une multiplication des crises, chacune nourrissant la suivante.

La France partie, le vide stratégique persiste

Le retrait français du Mali a clos un chapitre douloureux pour Paris. Les erreurs commises – arrogance, incompréhension politique, manque de résultats concrets – ont nourri un rejet profond des populations sahéliennes. La France est désormais perçue comme une puissance néocoloniale, incapable de vaincre le djihadisme et trop proche des élites dirigeantes.

Mais l’anti-occidentalisme ne fait pas une stratégie. La Russie a occupé l’espace laissé vacant, mais elle n’a pas résolu les défis structurels du Sahel : comment gouverner un territoire fragmenté ? Comment réconcilier centre et périphéries ? Comment concilier sécurité et développement ? Sans réponses à ces questions, aucune puissance extérieure ne parviendra à stabiliser la région. Ni la France, ni la Russie, ni même une nouvelle alliance africaine.

Trois futurs possibles pour le Mali

Le scénario le plus probable est celui d’une guerre civile tripartite. Bamako conserverait la capitale et quelques villes clés, tandis que le JNIM contrôlerait des zones rurales et le FLA renforcerait sa présence dans l’Azawad. Le pays resterait officiellement uni, mais en réalité, profondément divisé. Une fragmentation durable, sans vainqueur ni vaincu.

Un second scénario envisage l’effondrement interne de la junte. Les défaites militaires, les pertes parmi les dirigeants et le mécontentement croissant dans l’armée pourraient provoquer des fractures au sommet. Dans un système né des coups d’État, le coup d’État reste une menace permanente. Une nouvelle faction pourrait émerger, prête à sacrifier l’ancien équilibre pour sauver le régime.

Le troisième scénario, le plus redouté, est celui d’une sécession de fait. Le Nord du Mali, progressivement soustrait à l’autorité de Bamako, deviendrait une zone gouvernée par un mélange instable de forces touarègues, de djihadistes, de trafiquants et de puissances étrangères. Une Somalie sahélienne, où l’État ne serait plus qu’une coquille vide.

Les enjeux européens : un Sahel à nos portes

L’Europe sous-estime trop souvent la crise malienne. Pourtant, le Sahel est un carrefour géostratégique : migrations, terrorisme, trafics, accès aux matières premières, influence russe et chinoise, sécurité méditerranéenne. Un Mali fragmenté aggrave tous ces défis. Il ouvre la porte à davantage de djihadistes, de routes criminelles et de pressions sur les États côtiers d’Afrique de l’Ouest. Il réduit aussi la capacité de l’Europe à jouer un rôle dans une région où elle a été progressivement évincée.

Bruxelles a commis deux erreurs : avoir réduit le Sahel à un problème de sécurité extérieure, puis avoir perdu toute crédibilité sans proposer d’alternative politique. On a parlé de terrorisme, de migrations et de missions militaires. Trop peu de justice, de corruption, d’économie rurale, de conflits communautaires, de gestion de l’eau, de scolarisation ou de création d’emplois. La stabilité ne se construit pas avec des drones et des discours.

Le Mali, miroir des échecs contemporains

Le Mali enseigne une leçon amère : changer de protecteur extérieur ne suffit pas à sauver un État. Les Français n’ont pas réussi. Les Russes non plus. La junte a brandi la souveraineté comme un étendard, mais la souveraineté réelle exige bien plus que des déclarations fracassantes. Elle exige des institutions solides, des ressources, de la légitimité et la capacité à administrer un territoire et une population.

Un État ne meurt pas toujours dans l’effondrement de sa capitale. Il peut s’éteindre bien avant, lorsque les routes ne sont plus sûres, que les écoles ferment, que les villages paient tribut aux groupes armés, que les convois ne circulent qu’escortés, que les soldats ne croient plus aux ordres et que la population perd confiance en son gouvernement. Le Mali frôle ce précipice. Il n’est pas encore tombé, mais le processus de désagrégation est irréversible.

La junte voulait prouver que la force militaire, associée à l’alliance russe, rétablirait l’unité nationale. Elle démontre au contraire que sans politique, la force s’use elle-même. Sans légitimité, la souveraineté n’est qu’un leurre. Sans administration, la victoire militaire est éphémère. Sans pacte avec les périphéries, le centre devient une citadelle assiégée, condamnée à tomber un jour ou l’autre.

Le Mali n’est pas qu’un front africain. C’est un miroir du désordre mondial : des puissances en compétition, des États fragiles, des guerres hybrides, des économies criminelles, du djihadisme, de la propagande souverainiste et des populations abandonnées. Dans ce reflet, chacun peut voir l’échec de ses propres illusions : la France, la Russie, les juntes militaires, les organisations régionales, l’Europe et un ordre international bien plus doué pour commenter les crises que pour les prévenir.