Gabon : les techniciens de la SEEG enfin écoutés
Libreville – Pendant des années, le débat sur la crise de l’eau et de l’électricité au Gabon s’est focalisé sur les conséquences : coupures à répétition, pénuries d’eau, délestages, mécontentement populaire. Mais rarement sur une question fondamentale : ceux qui connaissent réellement les réseaux, les installations et les contraintes techniques ont-ils été suffisamment consultés ?
La rencontre organisée cette semaine entre le président de la République Brice Clotaire Oligui Nguema et les agents de la SEEG au Centre des Métiers Jean Violas d’Owendo pourrait marquer un tournant dans la compréhension de cette crise nationale. Pendant près de trois heures, le chef de l’État a écouté directement ceux qui, depuis des années, vivent au quotidien les réalités du terrain.
Le constat livré par les agents est sans ambiguïté. Au-delà du vieillissement des infrastructures, l’un des problèmes les plus profonds de la SEEG réside dans la marginalisation progressive de l’expertise technique dans les processus de décision.
La parole des techniciens au cœur du diagnostic
Un agent expérimenté a souligné que ses équipes signalaient depuis longtemps certains risques, mais que ces alertes étaient souvent ignorées en haut lieu. Son témoignage résume ce que de nombreux agents répètent : les techniciens observent les défaillances, identifient les risques, proposent des solutions, mais leurs recommandations ne sont pas toujours prises en compte dans les arbitrages stratégiques.
Derrière cette critique se dessine une réalité observée dans de nombreuses entreprises publiques. Lorsque les décisions s’éloignent des réalités opérationnelles, les dysfonctionnements s’accumulent jusqu’à devenir structurels.
Les autres agents ont abondé dans le même sens : électriciens, électromécaniciens, ingénieurs réseaux, spécialistes de l’eau ou de la maintenance ont décrit un système où l’expertise technique n’occupe pas toujours la place qu’elle devrait dans la chaîne de décision.
Le parallèle avec certaines grandes entreprises internationales est frappant. Les crises traversées par Boeing ont montré ce qui se produit lorsque les impératifs administratifs ou financiers prennent le dessus sur les exigences techniques. À l’inverse, des groupes comme Mercedes ont construit leur réussite sur l’influence déterminante des ingénieurs dans les choix stratégiques.
L’eau, un défi de conception autant que de production
Les échanges ont également éclairé plusieurs réalités méconnues du grand public.
Concernant l’approvisionnement en eau, les agents ont expliqué que les difficultés ne viennent pas uniquement des coupures ou des installations vieillissantes. La question de la pression est déterminante : lorsque les volumes disponibles deviennent insuffisants, la pression chute mécaniquement, empêchant l’eau d’atteindre certains quartiers ou certains étages d’habitation.
Cette situation est aggravée durant la saison sèche. La ressource exploitée à partir de la rivière de Ntoum subit naturellement l’étiage, phénomène qui réduit le niveau et le débit de l’eau disponible.
Cette réalité relance une interrogation stratégique : pourquoi ne pas profiter de la refondation actuelle du secteur pour engager une réflexion sur un captage plus important directement relié au fleuve Kango, dont les volumes restent plus abondants et plus stables toute l’année ?
Une telle orientation nécessiterait des investissements considérables, mais elle correspond à la logique des infrastructures structurantes qui doivent accompagner les besoins d’un pays en croissance.
La réforme ne réussira qu’avec les compétences
La création prochaine de la Gabonaise des Eaux et d’Électricité du Gabon constitue une occasion historique. Rarement le pays n’a disposé d’une opportunité aussi importante pour rebâtir intégralement deux entreprises stratégiques.
Mais la réussite de cette transformation ne dépendra pas uniquement des financements ou des équipements. Elle reposera surtout sur la capacité à replacer les compétences techniques au cœur du système.
L’échange direct entre le chef de l’État et les agents a démontré une chose essentielle : les réponses existent souvent déjà à l’intérieur même des organisations. Elles se trouvent chez les femmes et les hommes qui conçoivent, entretiennent et exploitent quotidiennement les infrastructures.
Le véritable enseignement de cette rencontre est peut-être là. Les futures entités appelées à succéder à la SEEG devront s’appuyer davantage sur leurs ingénieurs, leurs techniciens et leurs spécialistes. Car dans des secteurs aussi sensibles que l’eau et l’électricité, les infrastructures peuvent être financées par l’État, mais seules l’expertise, l’écoute du terrain et la compétence permettent de garantir durablement le service public. C’est probablement la leçon la plus importante que le Gabon peut tirer aujourd’hui de sa crise énergétique et hydraulique.