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Crise migratoire à Ceuta : le Maroc sous le feu des soupçons de pression politique

crise migratoire à Ceuta : le Maroc sous le feu des soupçons de pression politique

En moins de vingt-quatre heures, près de 60 000 personnes ont franchi illégalement la frontière entre le Maroc et Ceuta, une enclave espagnole de 20 km². Madrid évoque une possible tentative de Rabat de faire pression sur ses relations avec l’Algérie.

Temps de lecture : 8 min
Des migrants traversant à la nage pour rejoindre Ceuta depuis le Maroc

Des milliers de Marocains ont rejoint Ceuta à la nage en l’espace de quelques heures, une semaine après la visite du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez en Algérie. Cette situation rappelle un précédent similaire en 2021, où près de 9 000 personnes avaient franchi la frontière après l’accueil en Espagne du leader du Front Polisario, Brahim Ghali.

La région est plongée dans le chaos depuis l’arrivée massive de jeunes, de familles et même de personnes à mobilité réduite. Malgré les barrages policiers marocains, des groupes se sont dispersés à travers les collines ou ont bravé la mer pour atteindre Ceuta. Les autorités espagnoles assurent que les relations avec le Maroc restent solides, évoquant même un accord migratoire « excellent » et une coordination « intense ». Après des heures de silence, le Maroc a finalement confirmé l’existence d’un arrangement bilatéral pour organiser le rapatriement des migrants entrés illégalement.

Une décision de justice « détournée » par des réseaux criminels ?

Le ministère de l’Intérieur espagnol pointe du doigt des réseaux de traite d’êtres humains qui, selon lui, exploitent une récente décision de la Cour suprême. Cette dernière stipule que toute personne entrant sur le territoire espagnol doit bénéficier d’une assistance juridique et d’une étude individuelle de sa situation. Ruth Ferrero, politologue à l’Institut Complutense d’études internationales, précise que cette interprétation est erronée : « Il ne s’agit que de respecter le droit international en matière d’asile. Cela ne signifie pas qu’il existe un « libre accès » ou que tous les retours sont impossibles. » Elle rappelle que ces réseaux criminels ont tout de même été utilisés pour faciliter ces entrées massives.

Un schéma récurrent depuis 2021

En mai 2021, près de 9 000 migrants avaient envahi Ceuta, une réaction directe à l’hospitalisation de Brahim Ghali en Espagne. Rabat avait qualifié cet acte de « déplorable ». Des rapports ultérieurs du Centre national de renseignement espagnol avaient alors évoqué la diffusion de rumeurs au sein des communautés migrantes subsahariennes, annonçant une levée des contrôles marocains sur la côte nord ce jour-là.

Cette stratégie n’est pas nouvelle : Haizam Amirah Fernández, directeur du Centre d’études arabes contemporaines, souligne l’existence d’un « schéma » où le Maroc utilise les mouvements humains comme levier politique. « Les autorités marocaines envoient des messages à travers ces flux migratoires, souvent en réponse à des attentes non satisfaites de la part de leurs dirigeants », explique-t-il. Ruth Ferrero, prudente, tempère cependant cette analyse : « Il n’est pas certain que cette pression migratoire actuelle réponde à un objectif politique marocain. Les informations disponibles et les déclarations du ministère de l’Intérieur ne le confirment pas. » Pour elle, l’accent doit être mis sur le rôle des réseaux de désinformation et des mafias dans cette crise.

Des sources policières espagnoles indiquent que les autorités marocaines avaient tenté de limiter les déplacements en menant des contrôles renforcés dans les transports et sur les routes. Pourtant, l’effet d’appel a submergé les forces de sécurité, provoquant un débordement.

Un timing suspect après une visite en Algérie

L’afflux massif à Ceuta survient une semaine après la visite de Pedro Sanchez en Algérie, une rencontre ayant mis l’accent sur l’approvisionnement en gaz, un enjeu crucial dans le contexte géopolitique actuel. « Je ne suis pas certain que cela soit un facteur déterminant, mais il y a une coïncidence temporelle troublante », commente Amirah Fernández. « La rivalité entre l’Espagne, le Maroc et l’Algérie existe depuis des décennies. Cette visite n’a probablement pas été bien accueillie à Rabat. »

Pour le Maroc, la situation est souvent perçue comme un jeu à « somme nulle » : toute amélioration des relations entre l’Espagne et l’Algérie est interprétée comme une perte pour le Maroc, et vice versa.

Ruth Ferrero rappelle que Rabat conserve une position de force face à Madrid, mais que cela découle d’une « politique sécuritaire et de l’externalisation de la gestion migratoire ». « Ce n’est pas une stratégie délibérée du Maroc, mais plutôt une exploitation habile d’un contexte où les pays européens, dont l’Espagne, ont délégué le contrôle des flux migratoires à des États tiers. »

Le Sahara occidental, épicentre des tensions

La coercition migratoire de 2021 avait été précédée de plusieurs crises diplomatiques entre l’Espagne et le Maroc. En décembre 2020, Rabat avait gelé les relations bilatérales après la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en échange de la normalisation des relations avec Israël. Quelques mois plus tard, l’accueil de Brahim Ghali en Espagne avait exacerbé les tensions, entraînant des incidents frontaliers meurtriers.

« La relation entre l’Espagne et le Maroc est complexe », souligne Amirah Fernández. « Le Maroc adopte une approche assertive, avec une prise de décision centralisée et une tendance à l’usage de la force. » Depuis son indépendance en 1956, le conflit autour du Sahara occidental, ancien territoire espagnol, a marqué les relations entre les deux pays. Occupé à 80 % par le Maroc, ce territoire est revendiqué par le Front Polisario, mouvement de libération nationale sahraoui fondé en 1973.

La décision de Donald Trump en 2020, reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara, a aggravé les tensions et catalysé la crise de Ceuta en 2021. Un tournant s’est produit en 2022 avec la lettre de Pedro Sanchez à Mohamed VI, où l’Espagne aurait soutenu l’autonomie du Sahara au sein du Royaume du Maroc, abandonnant ainsi sa position historique de neutralité. « Cette lettre marque un changement radical : pour la première fois, l’Espagne exprime une préférence, celle de l’autonomie proposée par le Maroc. Cela ne signifie pas une reconnaissance de la souveraineté marocaine, mais c’est un revirement majeur », explique Amirah Fernández.

Rôle des réseaux sociaux dans la propagation des flux

Au-delà des enjeux politiques, les réseaux sociaux ont joué un rôle clé dans cette crise. Une étude de l’Observatoire nordique des droits de l’homme au Maroc révèle que 81 % des jeunes interrogés considèrent que les contenus en ligne présentent la migration irrégulière comme une solution pour améliorer leur quotidien. Dans la région de Tanger, Tétouan et Al Hoceima, 78,4 % des participants déclarent trouver facilement des publications promouvant la migration irrégulière, tandis que 74,2 % suivent des pages facilitant l’organisation de ces voyages.