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Contentieux Sénégal-Maroc : quand le football empoisonne les relations diplomatiques

Lors de la session dédiée au sport et au développement du sommet Afrique-France à Nairobi, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a marqué les esprits en célébrant un « titre de champion d’Afrique » remporté par son pays. Une déclaration qui a suscité une vague d’applaudissements et de cris dans l’assistance, sous le regard amusé d’Emmanuel Macron et le sourire embarrassé de Patrice Motsepe, président de la Confédération africaine de football (CAF).

Cette victoire, obtenue sur le terrain à Rabat le 18 janvier (1-0 après prolongation), a été annulée par le jury d’appel de la CAF le 17 mars. Le Maroc s’est vu attribuer la victoire sur tapis vert (3-0), une décision qualifiée de « braquage administratif » par la Fédération sénégalaise (FSF). Depuis, le contentieux juridique s’éternise devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne, où les mémoires de défense des deux parties sont en cours d’examen. L’affaire pourrait s’étirer sur plusieurs mois.

Diplomatie en première ligne : le Maroc et le Sénégal évitent le sujet

Quatre mois après la finale chaotique au stade Mouley-Abdellah, la tension entre Dakar et Rabat a resurgi lors de ce sommet diplomatique. Pourtant, aucun représentant marocain n’a participé à la session sportive à Nairobi. « Ils n’ont pas jugé opportun de s’y rendre », confie discrètement une source proche du dossier. Les échanges entre les deux pays ont soigneusement évité d’aborder le sujet, comme si le litige sportif était devenu un tabou dans les relations bilatérales.

Interrogée après la clôture du sommet, la ministre déléguée française Eléonore Caroit a déclaré : « Je m’attendais à entendre parler de cette affaire, mais elle n’a été évoquée dans aucune des tables rondes auxquelles j’ai participé. » Son homologue, Jean-Noël Barrot, a confirmé que le contentieux n’a pas été abordé publiquement, précisant cependant qu’il reste un sujet de discussion lors des dialogues bilatéraux. « Ce n’est pas qu’une question de football », a-t-il ajouté.

Un contentieux sportif aux répercussions judiciaires et diplomatiques

Au-delà du dossier sportif, une affaire pénale pèse sur les relations entre les deux pays. Un Français, frère d’un membre du staff sénégalais, a été accusé d’avoir jeté une bouteille d’eau sur les forces de l’ordre lors des incidents dans les tribunes. Après trois mois de détention à Rabat, il a été libéré le 18 avril, clamant son innocence. Trois des dix-huit supporters sénégalais incarcérés pour violences et dégradations ont également été remis en liberté ce jour-là, tandis que les quinze autres purgent des peines allant de six mois à un an, en attendant une éventuelle grâce royale.

Les trois supporters libérés ont regagné Dakar le 7 mai, après avoir effectué un pèlerinage traditionnel au mausolée d’Ahmed Tidjani à Fès. Une libération qui, bien que symbolique, n’a pas suffi à apaiser les tensions entre les deux nations.

« Ce sont des frères qui se sont mordus » : les deux camps appellent au calme

Malgré cette querelle, les deux pays insistent sur la nécessité de préserver leurs relations. Côté marocain, on souligne que « les liens historiques et religieux qui unissent les deux nations doivent primer sur un match de football ». À Dakar, on tempère : « Nous sommes comme les dents et la langue, parfois on se mord, mais la voie diplomatique doit jouer son rôle. Le Sénégal respecte la souveraineté de chaque État et attend la même considération en retour. »

Ce contentieux a également laissé des traces au niveau international. Lors du dernier congrès de la FIFA à Vancouver fin avril, l’IFAB (International Football Association Board) a adopté une mesure surnommée la « loi Pape Thiaw », du nom du sélectionneur sénégalais. Cette réforme permet à l’arbitre d’expulser tout joueur quittant le terrain ou tout membre du staff incitant à cette action. Un délégué de la CAF présent à Vancouver a résumé l’objectif de cette mesure avec ironie : éviter une « sénégalisation du football mondial ».

Entre recours judiciaires à Lausanne, prisonniers à Rabat et tensions diplomatiques à Nairobi, la finale de la Coupe d’Afrique des nations continue de hanter les relations entre le Maroc et le Sénégal, s’imposant comme l’un des litiges les plus longs et les plus complexes de l’histoire du football africain.

une affaire qui dépasse le cadre sportif

Ce contentieux illustre la manière dont le sport peut, parfois, empoisonner les relations entre nations. Pourtant, les deux pays semblent déterminés à éviter une escalade. « Ce n’est pas qu’une question de football », a rappelé Jean-Noël Barrot, soulignant que les enjeux diplomatiques et judiciaires dépassent largement le cadre sportif. Une chose est sûre : tant que le TAS n’aura pas tranché, cette affaire continuera de peser sur les relations entre le Maroc et le Sénégal.