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Réforme foncière au Togo : un défi politique et juridique pour sécuriser l’avenir

Depuis près de soixante ans, la gestion des terres au Togo oscille entre promesses de modernisation et dysfonctionnements récurrents. Aujourd’hui, les autorités affichent une volonté renouvelée de faire du secteur foncier un pilier du développement économique national. Pourtant, cette ambition se heurte à une réalité complexe, marquée par des lacunes structurelles profondes et des pratiques profondément ancrées dans le système administratif togolais.

Le premier obstacle réside dans l’insécurité juridique qui entoure la propriété foncière. Les litiges, souvent liés à des ventes multiples, à des contestations de titres ou à l’absence de traçabilité des transactions, sapent la confiance des citoyens et des investisseurs. Un acte notarié ou un titre de propriété ne suffit pas à garantir la légitimité d’une acquisition lorsque plusieurs revendications coexistent sur une même parcelle. Cette instabilité décourage l’épargne privée, freine les investissements étrangers et transforme parfois le foncier en un risque financier plutôt qu’en un levier de croissance.

Des procédures administratives opaques et des inégalités d’accès

La lenteur et le manque de transparence des démarches administratives aggravent cette situation. Les citoyens comme les entreprises se heurtent à des procédures longues, coûteuses et incompréhensibles pour le profane. L’accès à l’information foncière reste inégal, favorisant ceux qui disposent de relations, de moyens financiers ou d’une expertise des rouages administratifs. Une réforme digne de ce nom ne devrait pas se contenter de produire davantage de documents officiels, mais garantir à chacun la possibilité de retracer l’historique d’une parcelle avant tout engagement financier.

Une justice foncière à la dérive

Les conflits liés au foncier ne se résument pas à des querelles administratives : ils plongent des familles dans le désarroi, bloquent des héritages et paralysent des projets économiques. Lorsque les décisions de justice s’éternisent ou sont influencées par des pressions extérieures, la méfiance s’installe durablement. Pour que le système fonctionne, il est indispensable que les litiges soient résolus rapidement, avec impartialité et sans que l’influence sociale, politique ou économique des parties n’interfère dans le processus.

Le poids des acteurs politiques et économiques

Le foncier mobilise une mosaïque d’acteurs : familles, propriétaires coutumiers, géomètres, administrations locales et responsables politiques. Lorsque certains de ces intervenants entretiennent des liens étroits avec les cercles du pouvoir ou les élites économiques, les risques de conflits d’intérêts et de favoritisme explosent. Une réforme crédible doit précisément démanteler ces zones d’ombre plutôt que de les reproduire sous de nouvelles formes. Sans cela, le système continuera de privilégier les intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général.

Spéculation et exclusion des plus vulnérables

Dans les zones urbaines et périurbaines en pleine expansion, la flambée des prix des terrains encourage les pratiques spéculatives. Les ventes multiples, les accaparements et les manipulations de documents privent les populations modestes d’un accès équitable au logement et aux terres agricoles. Le foncier, autrefois patrimoine transmissible, se mue en un produit financier réservé à une minorité. Ce déséquilibre social aggrave les inégalités et menace la cohésion des communautés.

Des tensions familiales et communautaires persistantes

Les conflits fonciers ne sont pas uniquement le fait d’étrangers ou d’acteurs économiques : ils déchirent souvent des familles, des voisins ou plusieurs générations autour d’un même héritage. Tant que le droit coutumier et le droit moderne ne seront pas harmonisés de manière transparente, ces tensions continueront de miner la stabilité sociale. Une réforme réussie devra intégrer des mécanismes de médiation préventive et sensibiliser les populations aux procédures légales pour éviter que les différends ne dégénèrent.

La numérisation, une solution partielle

La digitalisation des registres fonciers pourrait réduire les risques de fraudes et faciliter les vérifications préalables à toute transaction. Cependant, elle ne saurait suffire à elle seule. Si les données restent incomplètes, manipulables ou accessibles uniquement à une élite, le système numérique ne fera que reproduire les inégalités existantes. La fiabilité et l’accessibilité de l’information doivent être au cœur de toute initiative de modernisation.

Transparence et redevabilité : les conditions d’une réforme durable

Pour restaurer la confiance, il est essentiel de clarifier les processus de gestion foncière : qui attribue les parcelles ? Quels sont les critères de sélection ? Qui contrôle les transactions ? Comment sont sanctionnées les irrégularités ? Sans réponses claires et vérifiables à ces questions, la méfiance persistera, et chaque nouvelle réforme sera accueillie avec scepticisme. La transparence doit concerner l’ensemble des acteurs, y compris ceux qui détiennent le pouvoir de décision.

Un enjeu économique majeur

Un système foncier sécurisé est un prérequis pour stimuler l’économie. Il permet aux particuliers d’investir sereinement, aux entreprises de se développer, aux banques d’évaluer les garanties et à l’État de planifier l’aménagement du territoire. À l’inverse, l’insécurité foncière immobilise des capitaux, bloque des projets et entretient une économie de la défiance. Le problème dépasse largement les propriétaires : il touche à la capacité même du pays à attirer et retenir les investissements.

La véritable interrogation n’est donc pas de savoir si le Togo peut adopter une nouvelle réforme foncière, mais s’il est prêt à en assumer les conséquences politiques, administratives et judiciaires. Une transformation authentique exigerait une volonté inébranlable de briser les connivences, de renforcer l’État de droit et de protéger les citoyens les plus vulnérables. Sans cela, toute réforme risquerait de n’être qu’un simple habillage cosmétique, incapable de résoudre les maux structurels qui minent le secteur foncier depuis des décennies.