Prix du maïs en chute libre : quand la souveraineté agricole affame ceux qui la bâtissent
À Tougan, la promesse maintes fois répétée d’une souveraineté agricole nourricière se heurte à une réalité brutale. Sous les discours officiels vantant l’autosuffisance et les succès de production, des hommes et des femmes luttent pour vendre leur maïs sans perdre leur chemise, rembourser leurs emprunts ou envisager un exil salvateur.
Le scénario est implacable : une année de récolte abondante se transforme en catastrophe financière, alors que la suivante, une moisson médiocre condamne déjà les producteurs à l’asphyxie économique. « On a peine à en parler sans amertume : quand les champs donnent, on perd ; quand ils ne donnent pas, on étouffe », confie un agriculteur de la région, les yeux baissés sur ses comptes dépassés.
Une souveraineté qui coûte cher à ceux qui la portent
Quand produire plus signe son propre déclin
Les politiques publiques burkinabè mettent aujourd’hui l’accent sur l’industrialisation accélérée, les infrastructures et l’autonomie militaire. Des chantiers ambitieux, salués pour leur ambition stratégique, mais qui laissent dans l’ombre une question essentielle : que devient le producteur face à ces transformations ?
À Tougan, comme ailleurs dans le pays, la logique est implacable. Plus les agriculteurs répondent aux appels à produire abondamment, plus les cours s’effondrent sous l’effet d’une offre devenue excédentaire. Les prix d’achat fixés par l’État, souvent en décalage avec les coûts de production, transforment une année de travail acharné en fardeau financier.
Les crédits contractés pour financer les semences, les engrais ou les outils deviennent des pièges. Dans le meilleur des cas, ils grèvent la rentabilité de la saison suivante. Dans le pire, ils précipitent les familles vers l’endettement chronique, voire l’abandon des terres.
L’investissement agricole, un pari risqué pour des rendements incertains
Le modèle agricole burkinabè semble aujourd’hui prisonnier d’un paradoxe : comment convaincre un entrepreneur de miser sur la terre lorsque la prospérité d’une récolte peut signer sa ruine ?
Les chiffres sont parlants. Un sac de maïs acheté 60 000 FCFA à la production se revend parfois à 30 000 FCFA au marché. Entre les deux, il faut payer les intermédiaires, les frais de stockage et les traites bancaires. Résultat : des années de labeur réduites à néant par un système qui célèbre les volumes sans garantir les revenus.
Ce déséquilibre menace la pérennité même du secteur. Sans filet de sécurité, les producteurs désertent les cultures vivrières. Certains se tournent vers des activités plus immédiates, d’autres réduisent les surfaces emblavées, fragmentant ainsi la souveraineté qu’on leur promet.
La souveraineté, une équation à plusieurs inconnues
Pourtant, la souveraineté alimentaire ne se décrète pas dans les discours. Elle se construit sur le terrain, parmi ceux qui transforment la terre en nourriture. Les usines d’armement, les chaînes de montage et les slogans patriotiques ne suffisent pas à nourrir une population si ceux qui ensemencent la terre ne peuvent plus en vivre.
Le cas de Tougan illustre une vérité plus large : un pays ne sécurise pas son indépendance alimentaire en cuantifiant ses unités industrielles, mais en sécurisant les revenus de ses producteurs. Sans cela, le cercle vicieux ne fera que s’amplifier : moins d’investissements agricoles, moins de récoltes, et une dépendance accrue vis-à-vis des importations pourtant décriées.
Le pouvoir burkinabè se trouve aujourd’hui face à un défi crucial : recentrer sa politique agricole sur ceux qui en sont le cœur battant. Faute de quoi, la souveraineté économique restera un château de cartes, bâti sur des champs de poussière et des crédits qui n’en finiront plus de peser sur les épaules de ceux qui osent encore croire en la terre.
La survie des producteurs, première priorité ?
La question n’est plus de savoir combien de machines sortiront des usines. Elle est de savoir combien de producteurs, après une vie passée dans les champs, pourront encore s’asseoir à leur table le soir sans compter les dettes. Combien de familles résisteront à l’appel des frontières voisines, attirées par des promesses de travail plus rémunératrice, même au prix de l’exil ?
À Tougan, chaque journée ajoute une ligne au bilan des conséquences. La souveraineté ne se mesure plus en tonnes de maïs produites, mais en dignité préservée, en familles debout, et en terres que l’on cultive par nécessité… et non par survie.