Analyses

Négociation avec les djihadistes au Sahel : une option incontournable face à l’échec militaire ?

Une offensive sans précédent au Mali interroge sur l’avenir des négociations

Les attaques coordonnées menées fin avril contre Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal ont relancé un débat longtemps évité au Mali : faut-il engager des discussions avec les groupes djihadistes ? L’union des forces entre le Jnim (lié à Al-Qaïda) et le Front de libération de l’Azawad (FLA), ainsi que la progression fulgurante de ces groupes, poussent désormais des observateurs à remettre en cause la stratégie militaire exclusive du régime.

Ces offensives ont révélé la vulnérabilité du pouvoir malien. Ni la junte d’Assimi Goïta ni ses partenaires russes ne parviennent à endiguer l’avancée des groupes armés. Dans les capitales régionales et parmi les diplomates, l’hypothèse de négociations avec le Jnim gagne du terrain, alors que Bamako maintient officiellement une ligne dure : « Aucun dialogue avec les groupes armés terroristes », excluant toute discussion malgré l’aggravation de la crise.

Une alliance djihadiste-touarègue qui bouleverse la donne sécuritaire

L’alliance entre le Jnim et le FLA marque un tournant dans le conflit. Le FLA, créé en novembre 2024 après la dissolution du Cadre stratégique permanent, revendique l’autodétermination de l’Azawad, une région couvrant une grande partie du nord du Mali. Cette collaboration inédite entre groupes djihadistes et rebelles touaregs a permis des attaques simultanées dans plusieurs villes, dont certaines proches de la capitale.

Les analystes soulignent que cette stratégie vise à asphyxier Bamako en coupant les axes logistiques et en multipliant les pressions économiques. « Le Jnim cherche à instaurer un rapport de force inédit, combinant pression militaire et encerclement des centres urbains », explique un expert du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. La mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, lors d’une attaque à Kati, et la perte stratégique de Kidal en 2023 ont encore fragilisé la position du régime.

Une stratégie djihadiste évolutive, entre pression militaire et ouverture politique

Les experts observent un changement de tactique chez les djihadistes. « Le Jnim ne conditionne plus ses actions à l’instauration immédiate de la charia », note un chercheur spécialiste du Sahel. « Il privilégie désormais une stratégie d’enlisement, exploitant les failles du système militaire et les frustrations populaires ». Depuis juillet 2025, les attaques se sont intensifiées, ciblant des sites économiques et les corridors stratégiques, comme celui reliant Bamako à Dakar.

Cette approche, combinée aux exactions des forces gouvernementales et de leurs alliés, alimente les tensions. Entre janvier 2024 et mars 2025, près de 1 500 civils ont été tués par les forces étatiques et leurs partenaires, un bilan cinq fois supérieur à celui imputé au Jnim, selon la GI-TOC. Ces violences favorisent le recrutement djihadiste et sapent la légitimité du pouvoir.

« Les États doivent se résoudre à un compromis des braves. »

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel

Pour Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, la solution passe par un dialogue politique encadré. « Il faut intégrer les djihadistes dans le jeu politique pour révéler leurs limites, tout en fixant des lignes rouges : égalité hommes-femmes et laïcité de l’État », précise-t-il. Une approche qui divise, mais qui gagne du terrain face à l’impasse militaire.

Négocier ou résister : le dilemme des juntes saheliennes

Officiellement, les régimes de l’Alliance des États du Sahel rejettent toute idée de dialogue. « La négociation n’est pas une option », martèlent-ils, privilégiant une réponse purement militaire. Pourtant, la réalité sur le terrain est plus nuancée. La dégradation rapide de la situation sécuritaire et l’échec des stratégies actuelles poussent de nombreux observateurs à envisager une approche plus pragmatique.

Pour Alain Antil, de l’Ifri, « l’option militaire seule est une impasse. Elle doit être complétée par des négociations politiques ». Certaines revendications des djihadistes – lutte contre la corruption, justice sociale, accès aux ressources – pourraient servir de base à un dialogue, sans pour autant légitimer leurs actes violents.

Alors que les offensives djihadistes se multiplient, la question n’est plus tant de savoir s’il faut négocier, mais jusqu’à quand Bamako pourra encore s’y opposer. Une certitude : l’échec des solutions purement militaires pourrait bien forcer un changement de cap.