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Mendiants à Bamako : comment l’État malien creuse sa propre faillite sociale

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La mendicité, miroir des défaillances d’un État à genoux

À Bamako, la mendicité n’est plus un détail de la vie urbaine : elle en est devenue le visage le plus cru. Chaque jour, des centaines d’enfants, de personnes handicapées et de personnes âgées s’entassent aux abords des mosquées, des marchés et des carrefours, témoignant, à leur corps défendant, de l’incapacité de l’État malien à protéger ses citoyens les plus vulnérables. Malgré les discours des autorités, les mesures annoncées restent lettre morte, et la rue, ce théâtre de misère, ne cesse de gagner du terrain.

Ce phénomène, loin d’être anodin, est le symptôme visible d’un système politique qui a failli à ses missions fondamentales : garantir la sécurité, l’éducation et le bien-être de sa population. Les conséquences ? Une jeunesse sacrifiée, une économie asphyxiée par l’instabilité sociale, et une société au bord de l’effondrement.

Des rues de Bamako aux pièges de l’exploitation humaine

La capitale malienne est désormais un terrain miné où se jouent, chaque seconde, des drames humains aux répercussions collectives. Aux feux tricolores, des enfants — parfois à peine âgés de 6 ans — se précipitent entre les véhicules, poussés par des maîtres coraniques sans scrupules ou laissés à leur sort par des familles désemparées. Ces mineurs, souvent qualifiés de talibés, ne mendient pas par choix : ils sont victimes d’un système à la dérive.

Les tentatives étatiques pour enrayer ce fléau ? Des opérations de communication, des affiches de sensibilisation, et quelques rares ramassages express. Mais entre les promesses et la réalité, l’écart est abyssal. Sans infrastructures adaptées, sans suivi rigoureux et sans sanctions fermes, les mesures prises restent sans effet durable. Les enfants et adultes interceptés par les autorités ? Ils se retrouvent bien souvent de retour dans la rue quelques heures plus tard, livrés à la même précarité.

Gouvernance défaillante et corruption : les racines du mal

La prolifération de la mendicité à Bamako n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat direct de décennies de mauvaise gestion et de détournements systématiques des ressources publiques. Quatre piliers de cette faillite étatique se distinguent particulièrement :

  • L’effondrement des services sociaux de base : Avec un système éducatif en ruine et des protections sociales quasi inexistantes, des millions de familles maliennes n’ont d’autre choix que d’abandonner leurs enfants à leur sort. La promesse d’une scolarisation gratuite et obligatoire reste un vœu pieux, creusant davantage les inégalités.
  • L’opacité des écoles coraniques et l’exploitation des enfants : Dans l’ombre des médersas traditionnelles, des milliers d’enfants sont exploités pour financer des maîtres coraniques sans éthique. Les autorités ferment les yeux, par crainte de heurter les sensibilités religieuses ou par manque de volonté politique, laissant prospérer un système où la mendicité forcée devient une norme.
  • La priorité donnée à la sécurité au détriment du social : Les budgets de l’État sont massivement orientés vers les dépenses militaires et sécuritaires, laissant les programmes de lutte contre la pauvreté et l’enfance en état de dénuement total. Résultat ? Des fonds humanitaires détournés, des aides sociales qui n’arrivent jamais à destination, et une jeunesse livrée à son sort.
  • La corruption et l’inefficacité bureaucratique : Les programmes sociaux, souvent financés par des fonds publics ou des partenaires internationaux, sont étouffés par des circuits administratifs opaques et des détournements financiers. Les familles les plus nécessiteuses n’ont aucune chance d’en bénéficier, tandis que les responsables politiques et administratifs en tirent profit.

Une bombe sociale prête à exploser : risques pour l’avenir du pays

La crise de la mendicité au Mali n’est pas qu’un problème humanitaire : c’est une menace silencieuse pour la stabilité du pays tout entier. Des milliers de jeunes, privés d’éducation, sans perspective d’avenir et exposés à tous les dangers, deviennent des cibles faciles pour les groupes criminels et les milices armées qui infestent la région du Sahel. L’analphabétisme, la précarité et l’absence de cadre légal transforment ces jeunes en recrues potentielles pour les réseaux terroristes.

Plus inquiétant encore : l’État malien, au lieu de s’atteler à résoudre ce problème structurel, se contente de politiques cosmétiques. Sans une refonte profonde de la gouvernance, sans une allocation juste des ressources et sans une application ferme des lois, le Mali risque de voir sa jeunesse s’enfermer dans un cycle de violence et de marginalisation dont les conséquences seront dévastatrices pour les générations futures.

Que faire face à cette crise ? Des pistes pour inverser la tendance

Pour briser ce cycle de précarité et de mendicité, une action radicale et immédiate s’impose. Voici les leviers sur lesquels l’État malien, accompagné de ses partenaires, doit agir en priorité :

  • Renforcer l’éducation et la protection sociale : Rendre l’école gratuite et obligatoire, former et recruter des enseignants qualifiés, et mettre en place des mécanismes de protection réelle pour les familles en difficulté. Sans éducation, pas d’opportunité ; sans protection, pas de sécurité.
  • Réguler strictement les écoles coraniques : Fermer les médersas illégales, sanctionner les maîtres coraniques qui exploitent les enfants, et encadrer strictement les pratiques religieuses pour éviter les dérives. La liberté religieuse ne doit pas servir de paravent à l’exploitation humaine.
  • Lutter contre la corruption et améliorer la transparence : Instaurer des audits indépendants, rendre publics les budgets alloués à la lutte contre la pauvreté, et sanctionner sans indulgence les détournements de fonds publics. Chaque franc malien doit aller aux citoyens qui en ont le plus besoin.
  • Impliquer les communautés locales : Les solutions doivent venir d’une concertation entre l’État, les acteurs locaux et les chefs communautaires. Sans une approche inclusive, aucune réforme ne pourra aboutir.
  • Investir dans l’emploi des jeunes : Créer des programmes d’insertion professionnelle ciblés, soutenir les micro-entreprises locales et encourager l’entrepreneuriat pour offrir des alternatives viables à la mendicité. Une jeunesse employée est une jeunesse protégée.

Conclusion : l’heure de vérité pour le Mali

Le Mali se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. La montée de la mendicité dans les rues de Bamako n’est pas seulement le signe d’un État défaillant : elle est le présage de crises bien plus graves à venir. Si les autorités continuent d’ignorer cette urgence, si les réformes restent à la surface des discours, le pays risque de payer le prix fort — socialement, économiquement et sécuritairement.

La solution ? Un changement radical de paradigme. Un État qui protège ses citoyens, une gouvernance transparente, et une volonté politique sans faille. Sinon, les rues de Bamako continueront de résonner du cri silencieux de milliers de personnes abandonnées, et le Mali de sombrer un peu plus dans le chaos.

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Charles Mbami

Journaliste