Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

Analyses

Maroc : quand les inégalités menacent la cohésion d’un pays émergent

paysage urbain et rural contrasté au Maroc

Le Maroc affiche aujourd’hui une image contrastée : celle d’une nation en pleine modernisation, dont les réalisations technologiques et économiques impressionnent, mais dont les disparités sociales frappent tout autant. Entre les métropoles branchées et les campagnes oubliées, la fracture s’élargit, révélant un pays à deux vitesses où la prospérité des uns contraste avec la précarité des autres.

Un développement économique visible… mais inégalitaire

Avec ses ports de classe mondiale, ses lignes ferroviaires à grande vitesse et ses zones industrielles performantes, le Maroc s’impose comme un acteur clé en Afrique. Le secteur automobile et les énergies renouvelables, notamment dans les régions de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra ou Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, sont souvent cités en exemple. Pourtant, cette réussite économique ne profite pas à tous : près de 60 % du PIB national est généré par des régions qui ne regroupent que 40 % de la population.

Dans l’arrière-pays, comme dans le Rif, le Moyen Atlas ou l’Anti-Atlas, les infrastructures restent défaillantes. L’accès à l’eau potable, aux soins ou à l’éducation y est un luxe. Les routes non revêtues, l’absence de lycées à proximité et la pénurie de médecins généralistes illustrent cette fracture territoriale qui s’est creusée au fil des décennies, faute d’investissements suffisants.

L’éducation : un ascenseur social en panne

Le système éducatif marocain, malgré des réformes répétées, peine à remplir sa mission d’égalité des chances. Plus de 300 000 élèves abandonnent chaque année l’école, un chiffre qui masque une réalité encore plus sombre dans les zones rurales, où la moitié des filles quittent le système avant la fin du primaire. Les raisons ? Mariages précoces, pauvreté des familles ou manque d’établissements scolaires à proximité.

Cette exclusion précoce condamne des milliers de jeunes à rejoindre le secteur informel, où l’absence de contrats, de protections sociales ou de perspectives de retraite est la norme. Près de 70 % des actifs marocains évoluent dans l’économie informelle, un chiffre qui dépasse 80 % dans l’agriculture et les services aux ménages. Une situation qui prive ces travailleurs de toute couverture sociale et les maintient dans un cercle vicieux de précarité.

Jeunesse en détresse : chômage record et exode forcé

Le chômage des jeunes de 15 à 24 ans en milieu urbain dépasse régulièrement les 45 %, un taux alarmant qui reflète l’inadéquation entre les formations dispensées et les besoins du marché du travail. Même les diplômés du supérieur ne sont pas épargnés : près d’un sur cinq se retrouve sans emploi, soulignant un décalage criant entre l’offre et la demande.

Cette situation pousse une partie de la jeunesse à quitter le pays, que ce soit par la migration irrégulière vers l’Europe ou par l’exode vers les grandes villes. Les bidonvilles et les quartiers insalubres des périphéries urbaines se multiplient, abritant des populations sans attaches ni droits, parfois contraintes à la petite délinquance ou à l’extrémisme pour survivre.

Des inégalités qui résistent au temps

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le coefficient de Gini, utilisé pour mesurer les inégalités, stagne autour de 0,39 au Maroc. Un niveau élevé pour un pays à revenu intermédiaire, qui place les 10 % les plus riches en possession de 30 % des revenus nationaux, tandis que les 40 % les plus pauvres se partagent moins de 20 %. Pire encore, les enquêtes de consommation indiquent que ces écarts se creusent depuis 2014, malgré une croissance économique globalement positive.

Cette réalité contraste avec l’image projetée à l’international, où le Maroc mise sur des infrastructures spectaculaires – comme le complexe solaire de Ouarzazate ou le port de Tanger Med – pour se présenter comme une puissance émergente. Pourtant, les classements internationaux, comme l’Indice de Développement Humain de l’ONU, rappellent une autre vérité : le pays reste classé parmi les nations à développement humain moyen, derrière de nombreux pays d’Amérique latine et même derrière des voisins africains comme la Tunisie ou le Cap-Vert.

Un modèle social à réinventer

Face à cette situation, le Nouveau Modèle de Développement (NMD), lancé en 2021, a pointé du doigt un diagnostic sans appel : la croissance économique ne suffit pas. Sans mécanismes de redistribution et d’inclusion efficaces, elle ne fait qu’aggraver les écarts. Trois axes prioritaires ont été identifiés pour inverser la tendance.

1. Étendre la protection sociale : un défi de taille

La généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) et la mise en place du Registre National Social (RNS) visent à couvrir des millions de Marocains, notamment les plus vulnérables. Cependant, le succès de cette initiative dépend de deux conditions essentielles : un financement pérenne, obtenu par la lutte contre la fraude fiscale, et une offre de soins accessible sur l’ensemble du territoire. Aujourd’hui, dans des régions comme le Sud-Est ou le Moyen Atlas, l’absence de médecins spécialistes et d’hôpitaux fonctionnels réduit l’AMO à un droit théorique.

2. Réformer la fiscalité : l’équité comme ligne rouge

Le système fiscal marocain, complexe et injuste, pèse davantage sur les plus pauvres que sur les plus riches. La TVA, appliquée à des produits de première nécessité, et l’impôt sur le revenu, peu progressif et facilement contourné, illustrent ces dysfonctionnements. Une réforme crédible passerait par une baisse de la TVA sur les produits alimentaires de base, une réduction des exonérations fiscales et la création d’un impôt sur les grandes fortunes. Pourtant, ces mesures se heurtent à l’opposition des lobbies économiques et à une administration fiscale sous-équipée.

3. Donner plus de pouvoir aux territoires

La gouvernance territoriale est un autre angle mort des réformes. Les régions disposent de compétences, mais de budgets insuffisants pour investir dans des infrastructures locales. Sans une fiscalité locale renforcée, notamment via la taxe professionnelle et la taxe d’habitation, les écarts entre territoires riches et pauvres continueront de se creuser. La péréquation nationale, aujourd’hui symbolique, doit devenir un levier réel pour corriger ces déséquilibres.

Le choix entre croissance et cohésion

Le Maroc se trouve aujourd’hui à un carrefour : celui d’un pays dont les réalisations économiques impressionnent, mais dont la société se fragmente. Une fracture persistante entre les régions, les générations et les classes sociales menace non seulement la stabilité du pays, mais aussi sa crédibilité internationale.

Les solutions existent : généraliser une protection sociale efficace, réformer un système fiscal plus juste et donner enfin aux territoires les moyens de leur développement. Mais leur mise en œuvre exige des arbitrages politiques clairs, où la croissance ne serait plus une fin en soi, mais un outil au service d’un progrès partagé. C’est à ce prix que le Maroc pourra concilier son ambition économique avec la cohésion sociale, transformant ainsi son modèle en un véritable exemple de développement durable.