Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

A la Une

Mali : quand séparatistes et jihadistes unissent leurs forces contre la junte militaire

Les récentes attaques coordonnées au Mali, orchestrées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), ont plongé le pays dans une nouvelle phase d’instabilité. Ces opérations simultanées, ciblant diverses localités maliennes de Bamako à Kidal, révèlent une synchronisation alarmante et une vulnérabilité accrue de la junte militaire face à une insurrection en pleine structuration.

Cette alliance inattendue entre des acteurs aux trajectoires divergent marque un tournant majeur dans la crise malienne. Longtemps antagonistes sur les plans idéologique et territorial, jihadistes et séparatistes ont choisi de converger tactiquement contre un ennemi commun : le régime militaire en place. Ce rapprochement dessine une recomposition inquiétante du paysage sécuritaire au Sahel, où les frontières traditionnelles s’estompent au profit d’alliances opportunistes, aptes à bouleverser l’équilibre des pouvoirs.

Au-delà de leur impact militaire direct, ces offensives sapent la cohésion interne du pouvoir à Bamako et exacerbent les tensions avec ses partenaires internationaux, incluant la Russie et les membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette situation soulève des interrogations sur un possible isolement stratégique du régime face à une menace désormais plus coordonnée et imprévisible. L’actualité Burkina Faso, membre de l’AES, observe également avec attention ces développements régionaux.

Des objectifs historiquement distincts

Le JNIM, une coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, opère activement dans l’ensemble du Sahel. Son ambition est d’établir un ordre islamique transnational, utilisant la guérilla, les attentats et la terreur pour affaiblir les États. En contraste, le FLA est un mouvement séparatiste touareg, héritier des rébellions du Nord. Il revendique l’indépendance ou une autonomie significative pour l’Azawad, s’appuyant sur une légitimité communautaire et la mémoire des luttes touarègues.

Ces deux entités ont historiquement été rivales. Le FLA se méfiait de l’agenda transnational du jihadisme, tandis que le JNIM considérait les séparatistes comme des concurrents pour le contrôle des territoires. Cependant, leur alliance actuelle repose sur une complémentarité stratégique : le FLA apporte une légitimité locale, une connaissance approfondie du terrain et des réseaux communautaires, tandis que le JNIM fournit une puissance de feu significative, des combattants expérimentés et un soutien logistique transnational.

Malgré des visions idéologiques divergentes, leur coopération vise à affaiblir l’État malien et à instiller le doute au sein des sphères politique et militaire.

Une convergence tactique

Le rapprochement entre le FLA et le JNIM, bien que qualifié de « contre-nature » en raison de leurs objectifs finaux différents (indépendance territoriale versus califat islamique), n’est pas sans précédent. Emmanuel Odilon Koukoubou, docteur en science politique et chercheur principal au Civic Academy for Africa’s Future (CiAAF), rappelle qu’une configuration similaire fut observée au début des années 2010.

« L’alliance entre les deux groupes n’est pas véritablement inédite », explique M. Koukoubou. Il évoque l’alliance de 2012-2013 entre le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et des groupes terroristes comme AQMI et Ansar Dine, formée pour expulser les forces maliennes du nord du pays. Cette coopération avait toutefois rapidement échoué, les terroristes finissant par marginaliser le MNLA, qui se rapprocha alors des forces françaises.

Aujourd’hui, l’alliance est jugée efficace par les observateurs, car elle génère un puissant effet psychologique, renforçant l’image d’un État malien assiégé sur de multiples fronts.

Le pouvoir malien sous pression

Pour Emmanuel Odilon Koukoubou, cette alliance est motivée par des intérêts immédiats. « Le FLA cherche l’indépendance du nord du Mali, tandis que les groupes terroristes visent un califat au Sahel. Leurs objectifs à long terme ne sont pas conciliables. » Il ajoute : « Leur coopération actuelle repose sur un ennemi commun : l’État malien. »

Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center à Dakar et ancien expert indépendant des Nations unies au Mali, considère que la situation actuelle marque une rupture plus profonde. « L’objectif de l’alliance avec le Front de libération de l’Azawad est clair : attaquer, affaiblir, peut-être même se débarrasser de la junte militaire. » Il décrit la situation comme « sans précédent », soulignant que « c’est le cœur même du pouvoir politique et de la sécurité militaire qui a été visé par les djihadistes. »

La mort de Sadio Camara, ministre de la Défense et figure influente de l’armée, est qualifiée de « véritable catastrophe » par Alioune Tine. L’assassinat de ce ministre lors d’une attaque ciblée révèle une faille majeure dans le dispositif sécuritaire, exposant la junte même dans ses bastions. « Cela montre que la junte est exposée jusque dans ses bastions. C’est un signal inquiétant pour la stabilité du régime », affirme le politologue.

L’absence de communication du président malien pendant 48 heures a alimenté les spéculations, tandis que le Premier ministre malien a finalement pris la parole, rappelant que « la caractéristique principale de l’action terroriste est l’asymétrie. Celle-ci nous oblige à adapter constamment notre dispositif. » Il a promis un renforcement des mesures et la mise en œuvre des « correctifs nécessaires pour une meilleure sécurisation. »

Vers un effet domino régional ?

La crise actuelle survient dans un contexte diplomatique déjà tendu pour le Mali, qui a rompu avec plusieurs partenaires occidentaux et s’appuie désormais sur la Russie et ses alliés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). « Le régime malien est exposé dans sa fragilité. Ses options de soutien extérieur sont limitées. Le risque est celui d’un isolement accru, qui pourrait précipiter son affaiblissement », analyse Emmanuel Odilon Koukoubou.

Pour Alioune Tine, les enjeux dépassent largement les frontières maliennes. « L’effondrement du Mali risque de provoquer un effet domino dans toute la sous-région, comme l’a déjà fait la propagation du phénomène djihadiste. » Il insiste sur l’urgence d’une stratégie régionale : « La priorité absolue est désormais d’élaborer rapidement une stratégie régionale : une géopolitique et une défense communes. Car seule une réponse collective peut nous sauver. Cette crise est sécuritaire, démocratique et liée à la gouvernance, et elle est régionale. Sans réponse régionale, il n’y a pas d’issue. »

Alioune Tine exhorte les dirigeants de la CEDEAO et de l’AES à reconnaître leurs destins liés et à organiser un sommet extraordinaire sur la sécurité régionale. « Il faut mettre les égos de côté, dépasser les problèmes nationaux, et construire une souveraineté sécuritaire partagée », conclut-il, soulignant l’importance cruciale de la sécurité collective pour la stabilité de toute la région, y compris l’économie Faso et la société Burkina Faso.