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Mali : entre Moscou et Washington, le retour forcé à la case départ sécuritaire

Le Mali, en quête d’une issue à sa crise sécuritaire, semble aujourd’hui réévaluer ses alliances stratégiques. Après avoir misé sur Moscou pour remplacer l’Occident, Bamako observe avec lucidité les résultats mitigés de cette coopération. Face à l’aggravation des violences jihadistes et aux échecs répétés sur le terrain, les autorités maliennes se tournent discrètement vers Washington. Ce virage, dicté par l’urgence opérationnelle, pourrait bien redessiner les équilibres géopolitiques du pays — avec des conséquences majeures pour les citoyens, l’économie et la souveraineté nationale.

Un partenaire malgré lui : Washington revient en scène par nécessité

Depuis 2020, le Mali a rompu avec la France et ses partenaires européens, préférant s’appuyer sur la Russie pour sécuriser son territoire. Les groupes Wagner, puis l’Africa Corps, ont remplacé les forces françaises, avec la promesse d’une stabilisation rapide. Pourtant, les chiffres sont accablants : les attaques jihadistes n’ont cessé de se multiplier, faisant de 2023 l’année la plus meurtrière jamais enregistrée dans le pays. Les statistiques parlent d’elles-mêmes : 918 civils tués en 2025 par les forces maliennes et leurs alliés russes, contre 232 imputables aux groupes armés. Face à ce bilan, Bamako n’a d’autre choix que de chercher des solutions ailleurs.

En mars 2026, les discussions entre le Mali et les États-Unis sur la reprise des vols de drones de surveillance au-dessus du territoire malien ont marqué un tournant. Cette coopération, autrefois interdite, vise désormais à combler un vide sécuritaire criant. Les autorités américaines ont même levé les sanctions contre des responsables maliens, signe d’une volonté de dialogue malgré les tensions passées. Un paradoxe pour un pays qui avait fait de la Russie son rempart contre l’Occident.

Le renseignement américain : une bouffée d’oxygène pour une armée en difficulté

L’apport clé dont le Mali a aujourd’hui besoin est le renseignement. Contrairement à Moscou, Washington dispose de technologies de pointe : satellites, avions espions et réseaux de surveillance digitaux. Ces outils, autrefois rejetés pour des raisons idéologiques, sont aujourd’hui envisagés comme une solution pragmatique. En 2025, des informations échangées entre les deux pays auraient même permis une opération réussie contre des cadres du JNIM, l’affilié d’Al-Qaïda au Sahel. Un succès qui n’est pas passé inaperçu à Bamako.

Cette collaboration émergente ne remplace pas encore les partenariats historiques, mais elle offre une alternative crédible. Après des années de propagande anti-occidentale, les autorités maliennes acceptent désormais l’évidence : aucun partenaire, à lui seul, ne peut garantir la sécurité du pays. La Russie échoue à endiguer la menace jihadiste ; l’Occident, lui, revient en position de force — non par idéologie, mais par nécessité.

Moscou résiste, mais son crédit sécuritaire s’effrite

Malgré les revers, la Russie conserve une influence économique et politique non négligeable au Mali. Ses investissements dans les mines d’or et de lithium, couplés à des projets énergétiques, en font un acteur incontournable. Pourtant, sur le plan militaire, ses résultats sont de plus en plus contestés. Les défaites subies en avril 2026 dans la région de Kidal, où l’Africa Corps a dû battre en retraite face à une coalition de jihadistes et de Touaregs, ont sérieusement ébranlé la confiance placée en Moscou.

Les analystes, comme Héni Nsaibia de l’ACLED, n’hésitent pas à qualifier ces revers d’échec stratégique. Le JNIM, loin d’être affaibli, étend son emprise sur les axes logistiques, imposant des blocus de carburant et des attaques ciblées. Les populations locales, prises en étau entre l’armée malienne, les groupes russes et les jihadistes, paient le prix fort : le nombre de civils tués par les forces gouvernementales et leurs alliés dépasse désormais celui attribué aux groupes armés.

Dans ce contexte, le pragmatisme malien prend le pas sur les postures idéologiques. Bamako ne cherche plus à remplacer un allié par un autre, mais à mobiliser l’ensemble de ses leviers pour survivre. La Russie reste présente, mais son rôle de garant de la sécurité semble de plus en plus incertain.

Les Maliens paient le prix fort : une économie asphyxiée et une sécurité intenable

L’impact de cette instabilité se ressent sur tous les plans. Sur le plan économique, le blocage des routes par les jihadistes perturbe les circuits d’approvisionnement, faisant flamber les prix des denrées de base. Les sanctions imposées par certains pays occidentaux ont également freiné les investissements, aggravant une crise déjà profonde. En 2025, le Mali enregistrait une inflation à deux chiffres, tandis que son PIB stagnait.

Sur le plan social, la population subit les conséquences d’une guerre sans issue. Les déplacements forcés de civils s’intensifient, et les services de base — santé, éducation — se dégradent. Face à cette situation, le gouvernement a même dû négocier des trêves précaires avec les jihadistes, comme en mars 2026, où 200 détenus présumés liés à ces groupes ont été libérés en échange d’un cessez-le-feu sur les convois de carburant. Un aveu d’impuissance qui en dit long sur l’urgence de la situation.

Pour une junte arrivée au pouvoir en promettant de « restaurer la dignité et la sécurité », le constat est accablant. Après six ans de partenariat russe, le Mali est plus divisé que jamais, et les promesses de souveraineté semblent lointaines. Dans ce contexte, le rapprochement avec Washington n’est plus une option, mais une nécessité.

Un nouveau chapitre s’ouvre : vers une diplomatie à plusieurs vitesses

Le Mali se retrouve aujourd’hui à un carrefour. Son alliance avec Moscou, autrefois présentée comme une solution souveraine, n’a pas tenu ses promesses. Face à l’échec sécuritaire, Bamako adopte une approche plus réaliste : diversifier ses partenariats pour maximiser ses chances de survie. La Russie reste un acteur clé, notamment pour ses ressources minières, mais son rôle militaire est de plus en plus remis en question.

De leur côté, les États-Unis proposent une aide que Moscou ne peut égaler : une expertise en renseignement, des moyens technologiques et une connaissance fine des réseaux jihadistes. Ce n’est pas un retour en grâce de l’Occident, mais un choix dicté par la survie. Le Mali n’abandonne pas la Russie, mais il refuse désormais de dépendre d’un seul partenaire.

Cette stratégie à géométrie variable pourrait bien redéfinir les équilibres géopolitiques du Sahel. En misant sur la rivalité entre grandes puissances, Bamako tente de tirer profit de chaque alliance sans s’enfermer dans un camp. Une approche risquée, mais qui pourrait, à terme, permettre au Mali de retrouver une marge de manœuvre — si les partenaires tiennent leurs promesses.

Quelle issue pour le Mali en 2026 ?

Le pays est à un tournant. Soit il parvient à stabiliser sa situation sécuritaire en combinant les forces de Moscou et Washington, soit il sombre dans une crise encore plus profonde. Les prochains mois seront déterminants. Les élections prévues en 2026, couplées à l’élection américaine, pourraient accélérer ou freiner ce rapprochement. Une chose est sûre : le Mali ne peut plus se permettre de jouer les grandes puissances les unes contre les autres sans en subir les conséquences.

Pour les Maliens, l’enjeu est simple : survivre dans un pays où la paix semble de plus en plus hors de portée. Pour Bamako, le défi est de taille : prouver que la diversification est une stratégie gagnante — ou risquer de voir son histoire s’écrire dans la tragédie.

Alice Ntamag

Analyste économie et politique