Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

ActualitésAnalyses

Le Togo est-il en train de sacrifier sa souveraineté aux puissances étrangères ?

Dans la partie septentrionale du Togo, une rivalité stratégique aussi discrète qu’intense est en train de s’installer. Des informations concordantes issues des milieux de la sécurité font état du déploiement de plus de 300 membres du Corps africain russe, la structure mise en place par Moscou pour succéder à l’organisation Wagner. Parallèlement à cette influence russe, la Turquie renforce elle aussi son dispositif sécuritaire, en s’appuyant notamment sur des intermédiaires liés à la société militaire privée SADAT.

Cette double présence, si elle se confirme pleinement, marquerait un tournant majeur dans la politique de défense togolaise. L’État ne se bornerait plus à nouer des alliances militaires ponctuelles, mais se transformerait en un véritable terrain de confrontation pour des puissances extérieures.

Moscou et Ankara justifient officiellement leur intervention par l’aide à la stabilisation et la lutte contre le terrorisme dans le nord du pays. Pourtant, derrière la rhétorique sécuritaire se cache une lutte d’influence acharnée pour l’accès aux cercles de décision, l’obtention de contrats, le partage de renseignements et le positionnement stratégique dans la région.

Une souveraineté nationale mise à rude épreuve par l’externalisation

Cette accumulation d’acteurs extérieurs pose une question fondamentale : quel est désormais le rôle dévolu aux Forces armées togolaises ?

Le Togo possède pourtant une armée structurée, dotée de cadres compétents et de militaires formés dans des académies reconnues à l’étranger. Le recours croissant à des prestataires étrangers ne peut donc s’expliquer par un simple manque de compétences nationales. Ce choix relève d’une décision politique lourde de conséquences.

Confier des pans entiers de sa sécurité à des entités étrangères crée une dépendance multidimensionnelle. Le fournisseur d’armes devient indispensable, le prestataire de renseignements accède au cœur de l’appareil d’État, et les instructeurs extérieurs finissent par modeler les doctrines militaires locales. À terme, la capacité d’un pays à décider de sa propre politique de défense s’en trouve gravement altérée.

La question n’est pas d’interdire les partenariats avec la Russie, la Turquie ou d’autres nations, car un État souverain est libre de ses alliances. C’est l’absence de transparence et de contrôle démocratique qui pose problème. Quel est le coût de ces contrats pour le contribuable ? Quelle est la chaîne de commandement applicable ? Quelle justice intervient en cas de dérapage sur le terrain ? Ces interrogations restent sans réponse, alors même que ces forces opèrent à proximité immédiate des populations civiles.

L’opacité financière d’un choix stratégique contestable

L’externalisation de la sécurité comporte un risque majeur : celui d’affaiblir durablement les institutions nationales. Si le Togo n’investit pas en priorité dans ses propres services de renseignement, sa formation militaire et le développement de ses frontières, la dépendance extérieure deviendra structurelle, créant un engrenage difficile à briser.

De plus, l’aspect financier de cette stratégie demeure totalement opaque. Ces prestations militaires privées représentent des budgets colossaux en logistique, équipements et soldes. Les citoyens togolais ont le droit de savoir si ces dépenses publiques se traduisent par une réelle amélioration de leur sécurité au quotidien, alors que les services de base manquent cruellement.

Le prétexte de la menace terroriste face au délaissement social

La menace incarnée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) dans le nord du pays est bien réelle et ne doit pas être sous-estimée. Cependant, la lutte antiterroriste ne doit pas servir de paravent pour justifier n’importe quelle dérive.

Une réponse uniquement militaire et externalisée ne suffira pas à sécuriser des frontières poreuses si les causes profondes de l’instabilité, telles que la pauvreté, le chômage des jeunes et l’absence des services publics, ne sont pas traitées. Pendant que le pouvoir se focalise sur ses alliances géopolitiques, les préoccupations quotidiennes de la population concernent le coût de la vie, l’accès à l’eau potable, à la santé et à l’éducation.

Une dérive sécuritaire qui étouffe l’espace démocratique

Cette militarisation croissante s’accompagne d’un verrouillage politique progressif. Les réformes constitutionnelles récentes ont concentré le pouvoir et restreint l’espace d’expression démocratique. Dans ce contexte, la montée en puissance de l’appareil sécuritaire fait craindre une confusion entre opposition politique légitime et menace pour la stabilité de l’État.

La mission d’une armée nationale est de défendre la patrie et ses citoyens, et non de servir de bouclier à un régime politique. L’introduction d’acteurs militaires étrangers risque de compliquer encore cette situation si leur rôle principal devient la protection du pouvoir en place plutôt que la défense du territoire sous contrôle démocratique.

Le Togo, de par sa position stratégique dans le golfe de Guinée, suscite de nombreuses convoitises. Mais le pays doit veiller à ne pas devenir le terrain de jeu des puissances mondiales au détriment de ses propres citoyens. La véritable souveraineté nationale ne se mesure pas au nombre de forces étrangères présentes sur le sol, mais à la capacité des institutions à répondre aux besoins urgents de la population.