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La rivalité algéro-marocaine, pilier stratégique de l’action nationale en Algérie

la rivalité algéro-marocaine, pilier stratégique de l’action nationale en Algérie

Les relations entre l’Algérie et le Maroc s’inscrivent parmi les plus complexes et conflictuelles du paysage géopolitique contemporain, avec des répercussions majeures sur l’équilibre nord-africain. Depuis leur accession à l’indépendance au milieu du XXe siècle, ces deux nations ont alterné entre coopération prudente et tensions ouvertes, marquées par des conflits frontaliers, des ruptures diplomatiques et des rivalités économiques profondes. Mais au-delà des divergences ponctuelles, une question persiste : l’opposition systématique au Maroc n’est-elle pas devenue, depuis plusieurs décennies, un axe central de la politique étrangère algérienne, voire un fondement de sa légitimité nationale ?


Des origines historiques aux tensions actuelles

La rivalité algéro-marocaine plonge ses racines bien avant les indépendances. Les délimitations coloniales françaises avaient profondément modifié les frontières sahariennes, intégrant des territoires revendiqués par le Maroc à l’Algérie naissante. Si le Maroc a d’abord soutenu le Front de libération nationale (FLN) algérien pendant la guerre d’indépendance, l’approche souverainiste adoptée par Alger dès 1963, refusant toute négociation sur les frontières héritées de la colonisation, a rapidement cristallisé les tensions. La guerre des Sables d’octobre 1963, bien que brève, a ancré dans les esprits des deux côtés une méfiance durable : pour Alger, le Maroc incarnait un voisin expansionniste ; pour Rabat, l’Algérie apparaissait comme un État idéologique prêt à recourir à la force.

Le Sahara occidental, cœur de la confrontation

Le retrait espagnol du Sahara occidental en 1975 a déclenché un conflit qui structure depuis lors les relations bilatérales. Le Maroc a annexé et administre la majeure partie du territoire, tandis que l’Algérie soutient activement le Front Polisario et la République arabe sahraouie démocratique (RASD) au sein des instances internationales. Les positions des deux pays sont irréconciliables : Alger défend le principe d’autodétermination, tandis que Rabat présente sa souveraineté sur le Sahara comme une cause nationale intangible.

Cette divergence a engendré un cycle de confrontation auto-entretenu. Chaque avancée diplomatique en faveur du Maroc — comme la reconnaissance américaine de sa souveraineté en 2020 — est perçue par Alger comme une manœuvre d’encerclement. La fermeture définitive de l’espace aérien algérien aux appareils marocains en 2021 et la suspension du Gazoduc Maghreb-Europe ont marqué l’institutionnalisation de cette hostilité, illustrant comment un différend territorial s’est mué en obstacle structurel à toute coopération régionale.

Une rivalité aux multiples facettes

Diplomatie et alliances

L’Algérie a systématiquement utilisé sa politique étrangère pour contrer l’influence marocaine, notamment au sein de l’Union africaine. Son soutien à l’admission de la RASD en 1984 avait provoqué le retrait marocain de l’organisation pendant 33 ans. Depuis le retour du Maroc en 2017, Alger a intensifié ses efforts diplomatiques en Afrique subsaharienne, perçus à Rabat comme une tentative de marginalisation.

La normalisation marocaine avec Israël en 2020 a introduit une nouvelle dimension sécuritaire. Alger a interprété ce rapprochement comme une menace, évoquant la création d’un « axe anti-algérien » associant Rabat, Washington et Tel-Aviv. Cette perception a renforcé sa méfiance et durci sa posture diplomatique.

Politique intérieure et légitimation du pouvoir

Les régimes autoritaires, confrontés à des crises de légitimité, ont souvent recours à la théorie du conflit diversionnaire pour consolider leur assise. En Algérie, la rhétorique anti-marocaine a été instrumentalisée à plusieurs reprises : pendant la guerre civile des années 1990, puis lors du mouvement du Hirak en 2019. Ces périodes de tension interne ont coïncidé avec une intensification des accusations d’ingérence marocaine, servant à détourner l’attention des problèmes domestiques.

Bien que l’État algérien mène des politiques de développement indépendantes — telles que les subventions sociales ou la diversification économique — la rivalité avec le Maroc reste un outil récurrent de légitimation interne, renforçant la cohésion nationale face à un ennemi extérieur désigné.

Économie et infrastructures : le poids des manquements

Le Maghreb, malgré des dotations économiques complémentaires — hydrocarbures algériens et industrie marocaine — affiche l’un des taux d’intégration commerciale les plus faibles au monde. La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994, la suspension du Gazoduc Maghreb-Europe et le développement de projets énergétiques concurrents (comme le gazoduc Nigeria-Maroc) illustrent les coûts économiques de cette rivalité.

Les économistes soulignent que cette fragmentation prive la région de gains substantiels : corridors de transport intégrés, marchés énergétiques coordonnés, ou encore une industrie touristique régionale unifiée. Les stratégies de développement parallèles des deux pays, plutôt que complémentaires, ont transformé une rivalité politique en frein économique durable.

Militaire et sécurité : la course aux armements

Les budgets de défense des deux pays reflètent cette compétition. L’Algérie, confrontée à des menaces sahéliennes, dépense massivement pour moderniser ses forces. Le Maroc, de son côté, a diversifié ses acquisitions militaires, incluant des équipements israéliens après 2020. Chaque acquisition est interprétée par l’autre comme une menace, générant un dilemme de sécurité classique.

La militarisation de la frontière — avec des rapports fréquents de déploiements renforcés — et la fermeture de l’espace aérien algérien aux avions marocains depuis 2021 confirment cette tendance à la confrontation permanente, malgré l’absence de conflit ouvert depuis 1963.

Modèles de leadership régional en opposition

Les deux pays proposent des visions distinctes pour l’Afrique du Nord. Le Maroc mise sur une diplomatie économique axée sur l’Atlantique : investissements en Afrique subsaharienne, projets d’infrastructures logistiques, et une initiative pour relier le Sahel aux marchés mondiaux via ses ports sahariens.

L’Algérie, riche en hydrocarbures et héritière d’une tradition de non-alignement, privilégie un engagement direct auprès des gouvernements sahéliens, une médiation dans les conflits locaux, et une politique étrangère fondée sur les principes souverainistes et anti-interventionnistes.

Ces stratégies, en théorie complémentaires, sont en pratique lues comme des tentatives d’encerclement par l’autre capitale. Résultat : une énergie diplomatique gaspillée en endiguement mutuel plutôt qu’en développement régional partagé.

Diplomatie publique et bataille des récits

La guerre des perceptions est un champ de bataille à part entière. Les deux pays investissent massivement dans des réseaux médiatiques, lobbies et think tanks pour façonner l’opinion internationale. Le Maroc a obtenu des succès diplomatiques notables, comme la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara en 2020, tandis qu’Alger mobilise ses alliés historiques — notamment dans les cercles pro-Polisario en Europe et en Afrique — pour contester ces avancées.

Cette compétition dépasse même le cadre bilatéral. Les tensions entre l’Algérie et la France, par exemple, sont souvent analysées à travers le prisme de la rivalité algéro-marocaine, illustrant comment ce conflit structure désormais des relations qui devraient avoir leur propre logique.

Bilan : une rivalité coûteuse et auto-entretenue

Si l’opposition au Maroc ne constitue pas l’unique priorité de l’Algérie — dont l’action répond aussi à des enjeux internes et régionaux variés — elle en est indéniablement l’un des principes organisateurs les plus persistants. La rivalité fonctionne comme un filtre déformant, absorbant et reconfigurant presque tous les domaines de la politique algérienne, de la diplomatie à la sécurité, en passant par l’économie et la culture.

Les coûts de cette confrontation sont multiples : stagnation économique, fragmentation régionale, et gaspillage de ressources dans une course aux armements. Pourtant, les positions des deux pays sur le Sahara occidental restent incompatibles, rendant improbable une résolution rapide du conflit territorial. Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir qui porte la plus grande responsabilité, mais de reconnaître que cette rivalité, née d’un héritage colonial et nourrie par des décennies de méfiance, est devenue un système auto-entretenu.

Vers une coopération pragmatique ?

L’avenir du Maghreb dépendra de la capacité des deux pays à instaurer des mécanismes de coopération sectorielle, sans exiger de compromis préalable sur le Sahara. Des mesures de confiance, comme des dialogues techniques sur les menaces sahéliennes partagées ou des échanges économiques limités, pourraient initier un dégel progressif.

Cependant, cette évolution dépendra de facteurs internes — la transition politique en Algérie, la consolidation du leadership marocain — et externes, notamment les alignements géopolitiques changeants (États-Unis, Europe, Russie, Chine). La rivalité algéro-marocaine, bien que profondément enracinée dans l’histoire, n’est pas une fatalité. Elle pourrait céder la place à une coopération pragmatique, mais cela exigera des deux parties une volonté politique rare : celle de privilégier l’intérêt régional sur les griefs historiques.

Conclusion : une rivalité aux multiples visages

L’Algérie et le Maroc incarnent une relation où l’histoire, la géopolitique et les enjeux internes s’entremêlent pour produire un conflit structurel. Si la rivalité avec le Maroc ne résume pas à elle seule la politique algérienne, elle en est devenue un élément constitutif, influençant ses choix diplomatiques, économiques et sécuritaires.

Les défis auxquels font face les deux pays — sécurité sahélienne, transition énergétique, pression démographique — exigent une réorientation urgente. Or, tant que la rivalité algéro-marocaine restera le prisme dominant de leur action, le Maghreb continuera de payer le prix d’une division qui n’a que trop duré. La géographie partagée de la région pourrait alors devenir une frontière de plus en plus disputée — ou, au contraire, un atout pour une intégration enfin réalisée.