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Gabon : la relance de la carte de presse révèle les failles d’un processus sous tension

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Au Gabon, la réouverture de la carte de presse après cinq ans d’interruption plonge les journalistes dans une course contre la montre. Cette initiative, présentée comme un pas vers la normalisation du secteur, s’accompagne d’un délai de cinq jours pour déposer les dossiers : une urgence qui expose les fractures d’un système médiatique en pleine mutation. Entre enjeux administratifs, pressions politiques et défis logistiques, cette relance interroge directement la capacité des autorités à restaurer un cadre professionnel crédible.

Un outil administratif transformé en symbole de la transition gabonaise

Depuis 2019, les journalistes gabonais évoluaient dans un flou réglementaire total, privés du précieux sésame qu’est la carte de presse. Le gel de ce dispositif s’est prolongé bien au-delà du changement de régime, survenant après le putsch du 30 août 2023 qui a porté au pouvoir le général Brice Oligui Nguema. Pourtant, ce document dépasse la simple formalité : il légitime l’accès aux sources officielles, encadre l’exercice du métier et permet de distinguer les professionnels des nouveaux acteurs de l’information, souvent non régulés.

Dans un pays où la régulation des médias oscille entre le ministère de la Communication et la Haute Autorité de la communication, cette relance envoie un signal fort. Elle s’inscrit dans une volonté affichée de rétablir un ordre institutionnel plus transparent, à quelques mois d’échéances électorales censées clore la période transitoire ouverte par le coup d’État. Pourtant, les modalités pratiques de cette réouverture suscitent des interrogations quant à la sincérité de cette démarche.

Cinq jours chrono : quand l’urgence administrative se heurte à la réalité du terrain

Une fenêtre de cinq jours pour constituer et déposer un dossier : la contrainte est de taille pour les journalistes, surtout en dehors de Libreville. À Port-Gentil, Franceville ou Oyem, l’accès aux pièces administratives et aux services compétents relève du parcours du combattant. Entre justificatifs d’ancienneté, attestations d’employeur et productions journalistiques prouvant l’activité professionnelle, les obstacles logistiques s’ajoutent aux délais imposés, souvent incompatibles avec la réalité du terrain.

Les représentants de la profession ne restent pas inactifs. L’Observatoire gabonais des médias et les sections locales d’organisations panafricaines, comme l’Union de la presse francophone, scrutent chaque étape de cette opération. Le nombre de bénéficiaires potentiels reste incertain : quelques centaines de journalistes œuvrent dans la presse écrite, la radio, la télévision publique et privée, ainsi que dans le numérique. La carte de presse devient ainsi un outil statistique indispensable pour évaluer l’état réel de la profession, souvent fragmentée entre métiers reconnus et prétendus journalistes.

Liberté de la presse et crédibilité internationale : un pari risqué pour la transition

La relance de la carte de presse intervient dans un contexte où la communauté internationale observe avec attention la situation gabonaise. En 2024, Reporters sans frontières classait le pays à la 56e place dans son classement mondial de la liberté de la presse, un rang comparativement favorable en Afrique centrale mais fragile. L’obtention de ce document ne doit pas, en théorie, devenir un obstacle arbitraire à l’accès aux conférences de presse ou aux déplacements officiels. Pourtant, l’histoire récente montre que les bonnes intentions ne suffisent pas toujours à éviter les dérives.

Le précédent du Sénégal illustre les écueils possibles. À Dakar, l’application du Code de la presse de 2017 a été laborieuse pendant des années, générant des tensions récurrentes entre les pouvoirs publics et les organisations professionnelles. En Côte d’Ivoire, la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels a su, avec le temps, instaurer une routine administrative et une transparence saluée. Ces exemples rappellent que la crédibilité d’un tel dispositif repose moins sur son annonce que sur sa mise en œuvre concrète et équitable.

Pour les autorités de Libreville, l’enjeu est de taille : transformer cette relance en acte de régulation efficace plutôt qu’en simple geste politique. Dans un pays ayant subi cinq ans de bouleversements sans cadre professionnel clarifié, une opération expéditive risquerait d’alimenter la défiance des journalistes. Pourtant, une gestion transparente, assortie de critères clairs et d’un délai raisonnable, pourrait redonner un souffle à un secteur médiatique essoufflé. Les prochaines semaines révéleront si cette initiative marque un tournant ou reste un symbole vide.

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Alice Ntamag

Journaliste