Formation militaire des journalistes au Faso : une initiative controversée de la junte
formation militaire des journalistes au Faso : une initiative controversée de la junte
Une scène inédite s’est déroulée au Burkina Faso ces derniers jours : 44 journalistes, issus de médias publics et privés, ont revêtu l’uniforme militaire pour une formation au patriotisme. Organisée sur le site de l’Académie de police de Pabré, à proximité de Ouagadougou, cette session de plusieurs jours a marqué les esprits. Les images diffusées par la télévision nationale montrent les professionnels des médias enchaîner les exercices physiques, entonner des chants et manipuler des armes. Une demande claire émanait du ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo : que ces journalistes deviennent des « professionnels et patriotes ». Leur réponse, unanime, a été « Affirmatif ».
Une immersion dans les réalités des forces de défense
Le gouvernement burkinabè défend cette initiative sans ambiguïté. Selon Lassina Traoré, directeur général de l’Académie de police, l’objectif était de faire découvrir aux journalistes « les réalités opérationnelles et les valeurs » des forces armées et de sécurité. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a même évoqué l’instauration d’une « tradition » annuelle, avec une formation obligatoire pour les professionnels des médias. Une extension à d’autres corps de métiers est également envisagée. Pour les autorités, cette immersion vise à renforcer le sentiment patriotique dans un pays en proie à une insurrection jihadiste depuis près de dix ans.
RSF alerte sur les risques pour la liberté de la presse
Cette initiative a suscité une vive réaction de la part des défenseurs de la liberté de la presse. « C’est un signal extrêmement préoccupant pour l’indépendance des médias », a réagi Sadibou Marong, responsable du bureau Afrique subsaharienne de Reporters sans frontières (RSF). L’organisation rappelle que les journalistes ne sont pas des soldats et ne doivent pas être instrumentalisés comme « relais de l’effort de guerre ». RSF exhorte les autorités à préserver l’autonomie éditoriale des médias, un pilier essentiel de la démocratie.
Un contexte de tensions accrues pour les médias
Cette formation s’inscrit dans un climat de plus en plus tendu pour les journalistes au Burkina Faso. Depuis le coup d’État mené par le capitaine Ibrahim Traoré en 2022, plusieurs organes de presse ont été suspendus et des voix critiques réduites au silence. Des ONG signalent également des cas d’enrôlement forcé de personnalités et de journalistes dans la lutte contre les groupes armés. Le régime, qui se revendique d’une « révolution progressiste populaire », justifie ces mesures par la nécessité de mobiliser toutes les énergies face à l’insécurité.
L’insurrection jihadiste comme justification
Depuis 2015, le Burkina Faso subit une vague d’attaques perpétrées par des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Ces violences ont causé des milliers de victimes et plongé des millions de personnes dans l’exil. Dans ce contexte, la junte mise sur la mobilisation nationale pour faire face à la menace. Pourtant, l’annonce d’une formation militaire annuelle pour les journalistes soulève une question fondamentale : dans quelle mesure une mobilisation patriotique peut-elle s’exercer sans porter atteinte à l’indépendance de ceux qui ont pour mission d’informer ? Pour RSF, la réponse est sans appel : le journaliste doit rester avant tout un professionnel de l’information, même en temps de crise.