Désinformation genrée : le fléau qui musèle les femmes au Sénégal
Un phénomène qui gangrène l’espace numérique sénégalais
Au Sénégal, plus de six femmes sur dix ont déjà été victimes de désinformation genrée. Ce constat alarmant émerge d’une étude récente qui révèle une forme particulièrement insidieuse de manipulation en ligne, ciblant spécifiquement la gent féminine. Contrairement aux fausses informations classiques, cette désinformation ne remet pas en cause des idées ou des faits, mais s’attaque directement à l’intégrité physique, morale et privée des femmes.
Des attaques personnelles, pas des débats d’idées
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 61% des femmes interrogées au Sénégal et en Côte d’Ivoire confirment avoir été exposées à ce type de manipulation. Les femmes politiques, journalistes et militantes sont les principales cibles. Leur légitimité est systématiquement remise en cause à travers des accusations infondées sur leur moralité ou leur vie intime. Une tactique bien éloignée des attaques politiques classiques qui visent les hommes.
Les mécanismes de discrédit sont récurrents : on leur prête des relations intimes avec des cadres politiques pour expliquer leurs postes, on les accuse d’être financées par des puissances étrangères, ou encore on invente des scandales liés à leur sexualité. Tout est bon pour les discréditer, mais jamais pour contester leurs idées ou leurs actions.
Le phénomène des « 72 heures » : une spécificité sénégalaise
Au Sénégal, les femmes décrivent une pratique particulièrement violente : le phénomène des 72 heures. Pendant trois jours, des militants numériques s’acharnent sur une femme publique – militante, journaliste ou femme politique. Ils fouillent sa vie privée, déforment les faits, créent des photomontages, réécrivent son histoire. L’objectif est clair : la salir pour la faire taire.
Ce phénomène cible aussi certains hommes politiques, mais avec une intensité bien moindre. Lorsqu’il s’agit des femmes, la violence est systématiquement plus extrême. Les auteurs de ces campagnes ? Principalement des hommes âgés de 17 à 45 ans, souvent issus du même pays que les femmes ciblées. Certaines femmes, qualifiées de « patriarches woman » dans l’étude, participent aussi à ces attaques.
Les plateformes comme Facebook, Instagram et TikTok jouent un rôle ambigu. Elles permettent la diffusion massive de ces contenus en langue locale, comme le wolof, mais ne proposent pas d’outils adaptés pour signaler ces publications. Les algorithmes, conçus depuis l’Occident, ignorent souvent les réalités locales africaines.
Un impact dévastateur sur la participation des femmes
Les conséquences de cette violence numérique sont dramatiques. Beaucoup de femmes interrogées dans le cadre de l’étude avouent s’autocensurer en ligne, voire quitter les réseaux sociaux. Se retirer de l’espace numérique, c’est se retirer de la vie publique, alerte une spécialiste des droits des femmes.
Les femmes les plus visibles – politiques, journalistes, militantes féministes, influenceuses, artistes – sont les plus exposées. Leur visibilité les rend vulnérables, mais leur retrait affaiblirait la démocratie. Comment construire une société plus égalitaire si les femmes les plus engagées sont réduites au silence ?
Reconnaître la désinformation genrée comme une violence basée sur le genre
Face à l’ampleur du phénomène, les auteurs de l’étude appellent à une reconnaissance officielle de ces violences par les autorités sénégalaises. Classer la désinformation genrée comme une violence basée sur le genre permettrait de mettre en place des lois spécifiques, de former les forces de l’ordre à traiter ces plaintes, et d’éduquer les magistrats et les citoyens au fact-checking.
Car ces violences numériques ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans un continuum de violences faites aux femmes, qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques. Au Sénégal, où les femmes subissent déjà de plein fouet les violences domestiques et les agressions dans l’espace public, la désinformation genrée n’est qu’une nouvelle forme de leur oppression.
L’étude rappelle que pour lutter efficacement contre ce fléau, il faut agir à plusieurs niveaux : éducation, sensibilisation, et surtout, reconnaissance officielle. Sans cette reconnaissance, les femmes continueront de payer le prix fort de leur engagement.