Dépistage VIH au Maroc : les marchés publics ignorent-ils la production locale ?
Imaginez des centres de santé publics qui manquent cruellement de tests rapides de dépistage du VIH pendant des mois, renvoyant des patients sans solution, tandis que des fabricants marocains détiennent des stocks prêts à livrer en quelques jours. Ce paradoxe n’est pas anodin : il révèle un dysfonctionnement structurel des marchés publics dans le secteur de la santé. La préférence nationale, pourtant inscrite dans la loi, reste souvent ignorée, transformant une obligation juridique en simple déclaration de principe.
Les marchés publics marocains à l’épreuve du droit
Le décret n° 2.22.431 encadre strictement les marchés publics au Maroc. Il impose que les spécifications techniques des appels d’offres reposent sur des critères de performance et de fonction, sans référence à une marque, une origine ou un brevet spécifique. Pourtant, comme l’explique Abdelhay Rhorba, professeur à l’Université Hassan II de Casablanca et spécialiste du droit administratif des marchés publics, ces règles sont fréquemment contournées. « L’introduction de conditions techniques trop précises ou l’exigence de certifications détenues uniquement par un concurrent étranger constituent une violation du principe d’égalité des chances, voire un détournement de pouvoir », souligne-t-il. Les juridictions administratives marocaines sanctionnent ces pratiques dès lors qu’elles aboutissent à un effet d’exclusion injustifié des producteurs locaux.
Quels recours pour les acteurs économiques ?
Les professionnels du secteur disposent de plusieurs leviers pour contester ces pratiques. Un recours gracieux peut être déposé devant la Commission nationale de la commande publique avant la finalisation du marché, suivi d’une saisine des tribunaux administratifs dans un délai de soixante jours. En cas de soupçons de corruption, les dispositions pénales sur le trafic d’influence peuvent également être invoquées. Cependant, ces recours restent difficiles à mettre en œuvre pour les petites structures, souvent dépourvues de moyens suffisants pour affronter l’administration.
Sur le terrain, les cahiers des prescriptions spéciales (CPS) des appels d’offres sont régulièrement rédigés en fonction de produits étrangers déjà utilisés, perpétuant ainsi des habitudes contraires aux capacités locales. Un fabricant marocain de dispositifs médicaux, s’exprimant sous anonymat, témoigne : « Les CPS devraient être basés sur des produits marocains, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. » Malgré la disponibilité de kits homologués et compétitifs, les appels d’offres continuent de privilégier des fournisseurs extérieurs, parfois sans explication.

Des incohérences qui remontent jusqu’au gouvernement
Le ministère des Finances a récemment augmenté les droits de douane sur certains dispositifs médicaux importés pour encourager la production locale. Pourtant, le ministère de la Santé continue d’acquérir des produits étrangers, souvent plus coûteux, malgré la disponibilité d’alternatives locales à des tarifs compétitifs. Cette contradiction interroge : comment concilier ces choix avec les objectifs de souveraineté sanitaire ?
Contactée pour répondre à ces interrogations, la Direction d’approvisionnement en médicaments et produits de santé du ministère de la Santé affirme agir « dans le strict respect du cadre réglementaire ». Elle précise que les appels d’offres sont ouverts à tous les opérateurs répondant aux conditions requises, avec une attention particulière pour ceux établis au Maroc. Cependant, cette nuance soulève une question : l’exigence porte-t-elle sur l’implantation des sociétés ou sur l’origine de fabrication des produits ? Un importateur installé au Maroc est-il traité à égalité avec un fabricant local ?
Le cas des tests VIH illustre parfaitement ces tensions. Selon des retours du terrain, certaines structures de santé ont connu des ruptures de stock pendant plus d’un an. Le ministère reconnaît des « tensions ponctuelles » attribuées à des « délais liés aux procédures d’achat public et à des perturbations des chaînes d’approvisionnement internationales ». Des appels d’offres seraient en cours pour sécuriser les approvisionnements, et des « alternatives complémentaires » sont à l’étude. Pourtant, des producteurs locaux, disposant de stocks disponibles et de produits homologués, n’ont pas été sollicités en urgence. Comment expliquer ces délais ?
Procédures d’urgence et soupçons d’irrégularités
Le ministère assure qu’aucune procédure de gré à gré n’a été utilisée pour les acquisitions de 2025, qui auraient été réalisées « exclusivement via des appels d’offres, dans le respect strict de la réglementation ». Pourtant, cette affirmation contredit les informations rapportées par plusieurs sources proches du dossier. Le recours au gré à gré est légal uniquement dans des cas très spécifiques : urgence extrême imprévisible, exclusivité technique justifiée ou échec d’un appel d’offres. Le décret n° 2.22.431 exige une motivation écrite et la preuve de l’absence d’alternative sous peine d’illégalité.

La souveraineté sanitaire, un objectif encore hors de portée
Derrière ces dysfonctionnements se pose la question cruciale de la souveraineté sanitaire du Maroc. Pour le professeur Jaafar Heikel, infectiologue de renom, l’absence de tests rapides ne signifie pas l’incapacité totale à diagnostiquer le VIH. Les laboratoires publics et privés peuvent réaliser des analyses classiques, mais les tests rapides offrent une accessibilité et une rapidité inégalées, notamment pour toucher des populations éloignées des structures de santé traditionnelles. « Des ONG comme l’ALCS ou OPALS jouent un rôle clé dans le dépistage au Maroc. Elles ont besoin de ces tests pour atteindre des personnes qui ne se rendraient pas dans un laboratoire », explique-t-il.
La production locale de tests validés par l’État présenterait plusieurs avantages : réduction des coûts et renforcement de l’autonomie sanitaire. « Quand les tests fabriqués au Maroc sont homologués, c’est bénéfique pour le pays, d’un point de vue économique mais aussi stratégique », souligne le professeur Heikel.
Les objectifs 95-95-95 en péril ?
Le Maroc s’est engagé à atteindre d’ici 2030 les objectifs fixés par l’ONUSIDA : 95 % des personnes vivant avec le VIH doivent connaître leur statut, 95 % des diagnostiquées doivent être sous traitement, et 95 % des traitées doivent avoir une charge virale indétectable. Ces cibles reposent sur un dépistage large, rapide et accessible. Or, sans tests disponibles, moins de personnes sont dépistées, et le risque de propagation de l’épidémie augmente. « Sans tests, il est impossible d’atteindre ces objectifs », résume un fabricant local. Le professeur Heikel partage cette analyse : « Avec des tests rapides et une production nationale validée, nous pourrions atteindre les cibles 95-95-95 bien plus rapidement. »
Le ministère de la Santé affirme être « pleinement mobilisé pour assurer la continuité des services de dépistage ». Une mobilisation que les acteurs du secteur attendent de voir se concrétiser dans les faits, notamment dans la rédaction des cahiers des prescriptions spéciales. Certains observateurs n’hésitent plus à interroger les motivations de certains membres des commissions de conformité : agiraient-ils pour servir des intérêts personnels ou ceux de fournisseurs étrangers, au mépris des directives ministérielles ?
Un investisseur local, dont le produit est validé mais systématiquement écarté des marchés, ne persistera pas indéfiniment dans cette voie. Le risque ? Décourager l’innovation et l’investissement dans la production nationale, au moment où le Maroc en a le plus besoin. Et continuer à importer ce que le pays est capable de fabriquer lui-même.