Décentralisation au Tchad : les conseils provinciaux, leviers du développement local ?
L’École Nationale d’Administration (ENA) a organisé une rencontre d’envergure ce vendredi après-midi, transformant son amphithéâtre en un espace de réflexion collective autour d’un thème crucial : la décentralisation et le rôle des conseils provinciaux dans la dynamique de développement au Tchad. Animée par Albert Pahimi Padacké, figure politique majeure du pays, cette conférence-débat a rassemblé étudiants, fonctionnaires en formation, administrateurs civils et responsables politiques, tous attentifs à ses propos.
Une intervention ancrée dans l’histoire et les défis contemporains
Avec un parcours politique marqué par deux mandats de Premier ministre et une longue expérience en tant qu’administrateur civil, Albert Pahimi Padacké a livré une analyse à la fois rigoureuse et accessible. Son discours a débuté par un constat : la décentralisation, loin d’être une simple réforme administrative, représente un levier essentiel pour le développement local et la bonne gouvernance.
Il a replacé ce processus dans son contexte historique, rappelant que le Tchad a accéléré sa transition vers la décentralisation dans les années 1990, sous l’influence des transitions démocratiques en Afrique, des exigences des partenaires financiers et de l’émergence d’un modèle de gouvernance axé sur la proximité avec les populations.
Trois axes pour décrypter la décentralisation
Le conférencier a structuré son intervention autour de trois axes majeurs :
- Les fondements politiques et juridiques de la décentralisation, présentés comme des outils indispensables pour impulser le développement.
- Les obstacles persistants qui freinent l’efficacité des conseils provinciaux dans leur mission.
- Les solutions concrètes pour transformer ces instances en véritables moteurs de progrès local.
Des racines constitutionnelles solides
Albert Pahimi Padacké a retracé l’origine de ce processus en évoquant la Conférence Nationale Souveraine de 1993, moment charnière où le Tchad a opté pour un État unitaire mais fortement décentralisé. Cette vision a été consacrée par la Constitution du 31 mars 1996, puis réaffirmée dans les textes récents, notamment la Constitution du 29 décembre 2023, qui consacre la Cinquième République.
Sur le plan législatif, plusieurs textes ont été adoptés pour concrétiser cette ambition, dont la loi organique n°14 de 2024, définissant le statut des collectivités autonomes, et la loi organique n°28 de 2024, qui précise la répartition des compétences entre l’État central et les conseils provinciaux.
Deux principes fondamentaux ont été mis en avant : le transfert effectif des compétences et des ressources, ainsi que le principe de subsidiarité, inscrit à l’article 271 de la Constitution. Ce dernier stipule que les décisions doivent être prises au niveau le plus proche des citoyens, garantissant ainsi une gouvernance plus réactive et adaptée aux réalités locales.
Des avancées juridiques, mais des défis persistants
Malgré ces avancées, Albert Pahimi Padacké a dressé un bilan nuancé. Si la loi organique n°28 transfère des compétences significatives aux conseils provinciaux, leur mise en œuvre se heurte encore à des obstacles majeurs : retards dans le transfert des ressources financières et humaines, insuffisance des capacités techniques et administratives, et problèmes de coordination entre les administrations déconcentrées et les collectivités locales.
Vers une décentralisation effective : un appel à l’action
Pour surmonter ces défis, l’ancien Premier ministre a proposé des pistes concrètes : accélérer le transfert des ressources, notamment la quote-part des revenus pétroliers et fiscaux, renforcer les compétences des élus et des agents, instaurer des mécanismes de suivi et d’évaluation efficaces, et impliquer davantage la société civile et les partenaires au développement. Il a également insisté sur l’importance de respecter strictement le principe de subsidiarité pour éviter une décentralisation purement formelle.
En conclusion, Albert Pahimi Padacké a appelé les futurs administrateurs à s’approprier ces enjeux, soulignant que la réussite de la décentralisation conditionne un développement équilibré du Tchad et un rapprochement entre l’administration et les citoyens.