Dakhla, joyau contesté : comment le Maroc mise sur le tourisme au Sahara occidental
Imaginez un voyage à moins de 35 dollars aller-retour, entre Madrid et Dakhla, une cité balayée par les vents où les dunes du Sahara côtoient l’océan Atlantique. En plein essor, cette destination marocaine attire de plus en plus de voyageurs, séduits par ses paysages époustouflants et ses infrastructures balnéaires en développement. Pourtant, derrière cette promotion touristique se cache une réalité géopolitique complexe : Dakhla se situe au Sahara occidental, un territoire classé comme non autonome par les Nations unies.
un territoire en suspens, entre occupation et revendications
Depuis plus de cinq décennies, le Sahara occidental est au cœur d’un conflit territorial opposant le Maroc, qui en administre près de 80 %, à des mouvements sahraouis exigeant l’indépendance. Officiellement reconnu comme un territoire non autonome par l’ONU, ce territoire n’a jamais pu organiser le référendum d’autodétermination promis en 1991, après un cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario.
Le Maroc considère le Sahara occidental comme ses provinces du sud, une intégration qu’il cherche à renforcer par des projets économiques et touristiques. Pourtant, cette approche est contestée par des experts en droit international, qui dénoncent une tentative de légitimation de l’occupation.
le boom touristique, outil de normalisation ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le nombre de visiteurs au Sahara occidental a bondi de plus de 50 % en sept ans, passant de 490 297 en 2019 à 743 133 en 2025. Cette croissance est portée par l’essor des liaisons aériennes, avec des compagnies comme Ryanair, Transavia France ou Binter Canarias qui relient désormais Paris, Madrid ou les îles Canaries à Dakhla. Les tarifs attractifs, à partir de 30 euros l’aller-retour, ont de quoi séduire les voyageurs en quête d’aventure.
Tom Ruck, un touriste britannique ayant visité Dakhla récemment, raconte : « Beaucoup d’hôtels et de centres de villégiature sont encore en construction, et la ville était étrangement déserte. On ressentait vraiment que c’était un territoire en devenir. »
Pourtant, cette affluence s’inscrit dans une stratégie plus large. Le Maroc a massivement investi dans le développement touristique de la région, tout en promouvant une image de joyau caché. Les sites de réservation comme Booking.com ou Expedia classent pourtant toujours les hébergements de Dakhla sous la rubrique Maroc, une classification que certains acteurs commencent à remettre en question.
des acteurs internationaux pris dans la controverse
La question divise les acteurs du tourisme. Transavia France se conforme aux directives marocaines en proposant des vols vers Dakhla, tandis que Binter Canarias utilise l’appellation Sahara occidental, reflétant une approche plus neutre. Ryanair, contactée à plusieurs reprises, n’a pour l’instant pas répondu à nos demandes de commentaire.
Cette ambiguïté soulève des interrogations quant à la responsabilité des entreprises. Erik Hagen, porte-parole de Western Sahara Resource Watch, dénonce : « En commercialisant le Sahara occidental comme une destination marocaine, les entreprises risquent de brouiller les frontières du droit international et de légitimer une occupation illégale. »
Les plateformes de réservation en ligne ne sont pas en reste. Booking.com affirme ajouter des mentions pour les zones conflictuelles, mais reste flou sur sa classification du Sahara occidental. Expedia n’a pas communiqué sur le sujet, tandis que Trivago n’a pas répondu à nos sollicitations.
Pour le Dr Andrea Maria Pelliconi, experte en droit international à l’université de Southampton, les entreprises pourraient s’exposer à des poursuites : « Ignorer le statut particulier du Sahara occidental revient à violer le droit à l’autodétermination de son peuple et expose les acteurs à des risques juridiques, notamment en vertu du droit de l’UE. »
un conflit qui s’éternise, malgré les pressions internationales
L’histoire du Sahara occidental remonte à la colonisation espagnole (1884-1976), avant que le Maroc ne revendique le territoire. La guerre qui s’ensuivit opposa Rabat au Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui, jusqu’au cessez-le-feu de 1991. Depuis, le plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007, validé en partie par le Conseil de sécurité de l’ONU en octobre 2024, a relancé les débats.
Sidi Breika, représentant du Front Polisario au Royaume-Uni et en Irlande, met en garde : « Le tourisme et les investissements ne remplaceront jamais le droit inaliénable du peuple sahraoui à décider de son avenir. Chaque projet mené sur ce territoire occupé viole le droit international. »
Les tensions persistent, malgré les soutiens internationaux au plan marocain. Les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020, en échange de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Pourtant, la question de l’autodétermination reste au cœur des revendications sahraouies.
que retenir pour les voyageurs ?
- Informer : avant de réserver, vérifier les classifications des destinations sur les plateformes touristiques.
- Conscience : comprendre que le tourisme au Sahara occidental s’inscrit dans un contexte géopolitique complexe.
- Respect : privilégier les acteurs locaux et les initiatives qui soutiennent les communautés sahraouies.