Crise au Sahel : quand l’absence de médias cache l’aggravation des violences
Le Sahel, autrefois au cœur de l’actualité mondiale, a disparu des radars médiatiques. Pourtant, les crises qui frappent cette région d’Afrique de l’Ouest s’aggravent chaque jour, dans l’indifférence quasi générale. Alors que les conflits en Ukraine, à Gaza ou en République démocratique du Congo monopolisent l’attention internationale, les populations du Sahel subissent en silence une escalade de la violence et des restrictions démocratiques.
Les régimes militaires, arrivés au pouvoir après plusieurs coups d’État, avaient promis d’endiguer la menace jihadiste. Mais force est de constater que leur bilan est désastreux : les groupes armés gagnent du terrain au Mali, au Niger et au Burkina Faso, les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Aujourd’hui, le Sahel est même la région la plus touchée par le terrorisme islamiste dans le monde.
Cette situation s’accompagne d’une dérive autoritaire sans précédent. Les transitions politiques promises sont sans cesse reportées, les élections reportées sine die, et la répression des opposants, des médias et de la société civile s’intensifie. Journalistes, militants et même simples citoyens sont victimes d’arrestations arbitraires, d’exils forcés ou de violences meurtrières.
Une violence jihadiste en pleine expansion
Il y a encore dix ans, le Sahel était une région relativement épargnée par l’extrémisme violent. En 2024, la situation a radicalement changé : le nombre de victimes a été multiplié par trois depuis 2021, atteignant plus de 11 200 morts. Cette hausse s’explique en grande partie par la montée en puissance des groupes jihadistes, qui multiplient les attaques contre les civils et les forces de sécurité.
Les forces étatiques, censées protéger les populations, sont elles aussi responsables d’une part croissante de ces violences. En 2024, les opérations militaires et les frappes de drones ont causé la mort de milliers de civils, parfois en représailles à des attaques jihadistes. Les populations se retrouvent ainsi prises en étau entre les groupes armés et les régimes en place, dans une spirale de violence qui semble impossible à briser.
Mali : entre étau jihadiste et répression d’État
Au Mali, l’expulsion de la Mission des Nations unies (MINUSMA) en 2023 a marqué un tournant. Depuis, les autorités maliennes, soutenues par des forces russes, tentent de reconquérir le nord du pays, mais sans succès. Les groupes jihadistes, comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), gagnent du terrain et mènent des attaques de plus en plus audacieuses, y compris dans la capitale, Bamako.
En septembre 2024, le JNIM a lancé deux attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, faisant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité. Ces opérations, hautement symboliques, montrent l’incapacité des autorités à contrôler le territoire et illustrent une stratégie visant à discréditer le régime en place. Pourtant, malgré cette dégradation sécuritaire, une partie de la population malienne continue de faire confiance à son armée.
Les civils ne sont pas épargnés : en juillet 2024, une attaque lors d’un mariage a fait 40 morts, tandis que des frappes de drones de l’armée malienne ont tué plus de 20 civils en représailles à une embuscade jihadiste. La violence s’est poursuivie en 2025, avec des attaques meurtrières contre des convois militaires.
Burkina Faso : la société civile prise en étau
Depuis le coup d’État de 2022, le Burkina Faso est confronté à une détérioration constante de sa situation sécuritaire. Les forces armées ont perdu le contrôle de 60 % du territoire, et le JNIM est actif dans la majorité des régions du pays. Les violences ont atteint des niveaux records, avec une attaque en août 2024 à Barsalogho qui a fait entre 130 et 600 morts, selon les sources.
Les exactions ne sont pas le fait des seuls jihadistes : l’armée burkinabè et les milices d’autodéfense (les Volontaires pour la défense de la patrie, ou VDP) sont également responsables de massacres de civils, notamment dans des villages peuls, accusés à tort de liens avec les groupes armés. En mars 2024, des miliciens VDP auraient tué des dizaines de civils, majoritairement des femmes et des enfants, avant que le JNIM ne riposte en attaquant un camp militaire.
Pour tenter de lutter contre les groupes armés, le régime a massivement recruté des civils, armant et formant des milices locales. Mais cette stratégie a exacerbé les tensions ethniques et militarisé la société burkinabè. Plus de 2 millions de personnes ont été déplacées, et le recrutement forcé des opposants politiques dans les rangs des VDP a vidé de sens la notion de « volontariat ».
Niger : une situation qui se dégrade malgré un relatif calme
Le Niger, bien qu’en apparence plus stable que ses voisins, fait face à une intensification des attaques jihadistes depuis le coup d’État de 2023. Les forces armées nigériennes ont tué trois fois plus de civils en 2024 qu’en 2023, et les groupes armés sont devenus plus offensifs, ciblant aussi bien les civils que les militaires. En 2025, une attaque contre une mosquée a fait 44 morts.
Les autorités nigériennes ont également eu recours à des milices d’autodéfense, mais de manière plus encadrée qu’au Burkina Faso. Pourtant, la situation reste préoccupante, avec une augmentation continue des violences depuis juillet 2023.
Des transitions politiques bloquées et une dérive autoritaire
Depuis leur arrivée au pouvoir, les régimes militaires de l’AES ont prolongé indéfiniment leurs transitions politiques. Au Mali, la junte a repoussé les élections à plusieurs reprises, jusqu’à proposer une transition de deux à cinq ans, permettant au chef de la junte de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Au Burkina Faso et au Niger, les régimes en place ont suivi la même stratégie, prolongeant leurs mandats et consolidant leur emprise sur le pouvoir.
Cette dérive autoritaire s’accompagne d’une répression accrue des médias et de la société civile. Les journalistes étrangers et locaux sont expulsés, les médias indépendants interdits, et les opposants politiques arbitrairement arrêtés. Les régimes de l’AES contrôlent de plus en plus l’espace informationnel, imposant leur version des faits et limitant l’accès à une information indépendante.
Au Mali, les autorités ont interdit des chaînes comme RFI et France 24, et retiré la licence de diffusion de médias locaux critiques. Au Burkina Faso, des journalistes étrangers ont été expulsés, et des médias français suspendus. Au Niger, les médias indépendants sont régulièrement fermés, et les journalistes intimidés ou emprisonnés. Les partis politiques ont été suspendus, et les opposants placés en détention arbitraire.
Un silence trompeur qui cache une crise majeure
Le Sahel est aujourd’hui une région en proie à une triple crise : sécuritaire, politique et humanitaire. Pourtant, cette région est largement absente de l’actualité internationale, en raison de la répression des médias et du désengagement des puissances occidentales. Mais ce silence ne doit pas masquer l’urgence de la situation.
L’expansion jihadiste, la détérioration des conditions de vie et la multiplication des déplacés internes (plus de 3,1 millions au Mali, au Niger, au Burkina Faso et au Tchad) sont autant de signes d’une crise qui s’aggrave. L’insécurité alimentaire touche désormais des millions de personnes, et les régimes autoritaires en place étouffent toute opposition.
L’Union européenne et ses États membres doivent donc réévaluer leur approche face à cette région. Un désengagement total serait une erreur, car les crises du Sahel auront des répercussions bien au-delà de l’Afrique de l’Ouest. Il est temps de clarifier les priorités et de renforcer les liens avec les populations, dans une logique de solidarité internationale.