Cameroun : l’attente interminable autour de Paul Biya ébranle le pays
À Yaoundé, l’ombre du président Paul Biya plane plus que jamais sur le paysage politique camerounais. Depuis plusieurs semaines, l’absence prolongée du chef de l’État, au pouvoir depuis 1982, alimente une vague de questionnements qui dépasse désormais les simples cercles d’opposition. Sur les réseaux sociaux, dans les couloirs des ministères ou encore dans les ambassades étrangères, une interrogation revient inlassablement : quel est l’état de santé du président, et dans quelle mesure exerce-t-il encore pleinement ses fonctions.
Un silence présidentiel qui interroge la stabilité du pays
Avec quatre décennies passées à la tête de l’État camerounais, Paul Biya incarne une longévité politique rare. Pourtant, aujourd’hui, son âge avancé – 91 ans – et l’opacité qui entoure ses activités récentes alimentent les doutes. Ses fréquents séjours à l’étranger, notamment en Europe, ont été ponctués de communiqués laconiques, incapables d’éteindre les rumeurs persistantes sur son état de santé. Une situation qui pose un défi majeur à l’équilibre institutionnel du pays.
Le Cameroun fonctionne sur un modèle hypercentralisé, où le président concentre l’essentiel des pouvoirs décisionnels. Son absence prolongée se traduit par des blocages concrets : dossiers économiques gelés, arbitrages diplomatiques reportés, et une machine administrative qui peine à avancer sans sa signature. Les observateurs locaux soulignent que cette inertie pourrait, à terme, fragiliser la cohésion du régime.
Une société camerounaise en proie au doute
L’incertitude ne se limite plus aux rangs de l’opposition. Au sein même du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti au pouvoir, des voix s’élèvent pour exprimer leur inquiétude. Des cadres du parti reconnaissent, en off, leur perplexité face à l’absence de directives claires venues d’en haut. Le gouvernement, contraint de naviguer dans le flou, tente de contrer les spéculations les plus alarmistes, mais peine à rétablir une communication crédible sur le quotidien du président.
Cette opacité nourrit les scénarios de transition. La Constitution camerounaise, révisée en 2008, prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir, l’intérim revienne au président du Sénat, Marcel Niat Njifenji, lui-même octogénaire. Un mécanisme juridiquement solide, mais politiquement risqué, compte tenu des rivalités internes au régime. Les prétendants à la succession, disséminés dans l’administration et les cercles militaires, avancent avec prudence, conscients des tensions qui pourraient éclater.
Un impact qui dépasse les frontières du Cameroun
La situation à Yaoundé ne laisse pas indifférent les voisins régionaux. Le Cameroun, principale puissance économique de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), joue un rôle clé dans l’équilibre de la sous-région. Une instabilité prolongée à la tête de l’État camerounais pourrait menacer la stabilité du franc CFA, perturber les flux commerciaux vers le Tchad et la République centrafricaine, et fragiliser la coopération sécuritaire contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad.
Les puissances étrangères, comme la France, les États-Unis ou la Chine, observent la situation avec une attention soutenue. Paris, historiquement proche du régime camerounais, voit dans ce pays un pilier de sa politique africaine résiduelle. Quant à Pékin, ses investissements massifs dans les infrastructures – notamment le port en eau profonde de Kribi – en font un acteur dont les intérêts sont directement liés à la stabilité de Yaoundé.
Sur le plan intérieur, les défis restent immenses. Le conflit anglophone, qui dure depuis 2016, n’a toujours pas trouvé de solution. Les tensions dans l’Extrême-Nord, couplées à une situation économique fragile, exigent un leadership fort et constant. L’absence prolongée du président donne l’impression d’un pouvoir en mode survie, vulnérable à tout choc imprévu. Les prochains mois pourraient bien s’avérer décisifs pour l’avenir politique du Cameroun et, par extension, pour toute l’Afrique centrale.