
Au Mali, quand les familles civiles paient pour les échecs de la lutte antiterroriste
Le bilan humain des opérations militaires au Mali se transforme en une tragédie silencieuse : alors que le groupe jihadiste JNIM décime des soldats, les mêmes communautés qui devraient être protégées subissent le poids des violences perpétrées par l’armée malienne et ses alliés d’Africa Corps. Des proches de victimes dénoncent un double cauchemar : la menace des balles terroristes et les exactions attribuées aux forces régulières, rappelant que la conquête de la sécurité ne doit pas se faire au prix de l’innocence.
Le piège des opérations militaires : quand les civils subissent les conséquences d’un conflit mal maîtrisé
Les rapports documentés révèlent une réalité brutale : chaque semaine, des civils maliens tombent sous les coups des forces gouvernementales. Entre janvier et mars 2024, les observations locales soulignent une hausse de 40 % des victimes civiles par rapport à la même période l’an passé, un chiffre qui interpelle au regard de l’intensification des combats contre le JNIM. Les rapports de terrain décrivent des scènes de villages rasés, où les survivants fuient non seulement les attaques terroristes, mais aussi les présumées « bavures » de l’armée.
Cette escalade des violences contre les populations s’inscrit dans un contexte où l’État malien, sous pression, mise sur une stratégie sécuritaire ambitieuse. Pourtant, les résultats peinent à se concrétiser : les militaires continuent de tomber sous les balles du JNIM, tandis que les civils, eux, subissent une insécurité redoublée. Une logique paradoxale où la réponse militaire s’avère aussi meurtrière que la menace qu’elle prétend combattre.
Le rôle trouble d’Africa Corps : entre soutien militaire et manque de contrôle
Depuis l’arrivée d’Africa Corps aux côtés des forces maliennes, les dynamiques locales ont évolué. Les partenaires russes apportent un appui logistique, technologique et parfois opérationnel, mais cette collaboration soulève des questions éthiques majeures. Les populations locales, déjà traumatisées par des années de conflit, expriment leur inquiétude : comment garantir la protection des civils lorsque des acteurs étrangers interviennent dans les opérations ?
Les témoignages recueillis auprès des communautés du centre du Mali illustrent cette méfiance. Des villageois décrivent des raids nocturnes où des militaires maliens, épaulés par des experts étrangers, auraient causé des victimes parmi les civils. Ces allégations, bien que non systématiques, révèlent un manque criant de transparence dans les méthodes employées. Les enquêtes internes, lorsqu’elles existent, restent souvent lettre morte, laissant les familles dans l’impunité et la souffrance.
Pourtant, la lutte contre le terrorisme ne saurait servir de prétexte à des violations répétées des droits fondamentaux. Les responsables de ces actes doivent répondre de leurs agissements, sous peine de discréditer durablement la crédibilité de l’État malien et de ses partenaires.
Les civils, premières victimes d’un conflit sans issue
Au cœur du Sahel, des milliers de Maliens vivent désormais dans une insécurité permanente. Les marchés se vident, les écoles ferment, et les déplacements deviennent un risque quotidien. Les femmes et les enfants, notamment, deviennent des cibles faciles pour les groupes armés comme pour les forces de sécurité, transformant leur quotidien en une survie quotidienne.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis 2020, le nombre de déplacés internes a été multiplié par quatre, atteignant plus de 500 000 personnes. Parmi elles, des familles entières racontent comment leurs proches ont été pris pour cible lors d’opérations militaires ou d’attaques jihadistes. Ces récits, souvent étouffés par le manque d’accès à l’information, révèlent une crise humanitaire qui s’aggrave, où plus personne ne semble épargné.
La question n’est plus seulement celle de la défaite militaire du JNIM, mais celle de la capacité de l’État à restaurer un minimum de confiance auprès de ses citoyens. Sans justice ni réparation, comment espérer rompre ce cercle vicieux de la violence ?
Vers une réponse sécuritaire durable : quels leviers pour protéger les civils ?
Face à l’urgence, plusieurs pistes se dégagent pour inverser cette tendance désastreuse. D’abord, l’établissement d’enquêtes indépendantes et impartiales sur les abus présumés commis par les forces maliennes et leurs alliés. Ces investigations, menées par des organismes tiers, sont le seul moyen de rétablir un semblant de crédibilité et de dissuader les dérives futures.
Ensuite, une réévaluation des partenariats militaires avec des acteurs comme Africa Corps. Le Mali doit exiger des garanties strictes sur le respect des droits humains dans chaque opération menée. Une collaboration militaire ne peut se concevoir sans un cadre éthique solide, où la protection des civils prime sur les objectifs tactiques.
Enfin, la mise en place d’un mécanisme de dialogue avec les communautés locales s’impose. Les opérations militaires doivent être co-construites avec les populations pour éviter les erreurs de ciblage et les exactions. Les chefs de village, les religieux et les associations jouent un rôle clé dans la médiation et la prévention des conflits.
Cette approche holistique, mêlant sécurité et droits humains, est la seule qui permettra de sortir de l’impasse actuelle. Mais elle exige une volonté politique forte, ainsi que le soutien de la communauté internationale sans lequel le Mali risquera de s’enliser dans une spirale de violence sans fin.
Ce que dit le droit international : un rappel nécessaire
Les conventions de Genève et les résolutions onusiennes stipulent clairement que les civils doivent être protégés en tout temps, même en période de conflit. Pourtant, au Mali, ces principes semblent souvent bafoués. Chaque perte humaine parmi les populations innocentes doit être condamnée, quel que soit l’auteur des violences. Les exécutions de militaires par le JNIM sont des crimes, tout comme les meurtres de civils par l’armée ou ses alliés.
Il est temps de reconnaître que la sécurité au Sahel ne se construira pas par la force brute, mais par le respect des droits et la justice. Les Maliens méritent mieux que des promesses de victoire sans lendemain : ils ont besoin d’une paix réelle, où chaque vie compte.
Par Charles Mbami — Journaliste