
Au Burkina Faso, la peine de mort de retour : l’illusion sécuritaire face à la réalité des burkinabè
Le Burkina Faso vient d’inscrire dans sa loi un symbole glaçant : le retour de la peine de mort. Une décision présentée comme un rempart contre l’insécurité et le terrorisme, mais qui interroge surtout sur ses conséquences réelles pour les citoyens, déjà éprouvés par des années de violences. Cette réforme va-t-elle apaiser les menaces ou, au contraire, creuser le fossé entre un État de plus en plus autoritaire et une population en quête de sécurité concrète ?
Un arsenal répressif radicalisé au nom de la sécurité nationale
Le mardi 20 octobre 2026 restera une date charnière pour le Burkina Faso. Ce jour-là, l’Assemblée législative du peuple (ALP) a adopté à l’unanimité une réforme majeure : la réintroduction de la peine capitale, abolie huit ans plus tôt en 2018. Le nouveau Code pénal, comme l’a justifié le régime du capitaine Ibrahim Traoré, se veut une réponse musclée à une crise sécuritaire qui n’en finit plus de s’aggraver.
Parmi les crimes passibles de la peine capitale figurent désormais le terrorisme, l’espionnage, la trahison ou encore le parricide. Le texte prévoit aussi cette sanction pour l’importation de produits dangereux ayant causé des décès, une mesure qui vise à renforcer le contrôle des frontières et des circuits commerciaux. Pourtant, derrière l’affichage de la fermeté, une question persiste : une justice aussi radicale peut-elle réellement protéger les Burkinabè des attaques quotidiennes ?
Quand la sévérité des peines prend le pas sur l’efficacité
L’État burkinabè mise sur la dissuasion par la peur. Mais dans les zones rurales du pays, où les groupes armés jihadistes multiplient les exactions, une sanction irréversible comme la peine de mort soulève d’autres enjeux. La sécurité d’un citoyen ne dépend pas uniquement de la rigueur des lois, mais aussi de la capacité de l’État à anticiper les menaces, à protéger les villages et à rétablir une présence administrative tangible.
Les annonces de fermeté ne suffiront pas à empêcher les attaques. Les populations locales attendent des résultats tangibles : des patrouilles assidues, des barrages mobiles efficaces, un renseignement opérationnel et, surtout, une justice qui ne laisse pas les criminels impunis. Or, le retour de la peine capitale ne traite ni de ces besoins immédiats, ni de la capacité des forces de défense à remplir leur mission sur le terrain.
Ibrahim Traoré, entre discours martial et fragilité institutionnelle
Le capitaine Ibrahim Traoré a fait de la fermeté pénale un pilier de sa gouvernance. Ses déclarations publiques, comme celle de septembre 2026 où il a promis « pas d’indulgence » envers les traîtres et les espions, reflètent une vision où l’autorité prime sur les subtilités judiciaires. Mais gouverner par la peur est une chose ; construire un État protecteur en est une autre.
Dans un contexte où les libertés publiques sont déjà sous tension – enlèvements de journalistes, pression sur les magistrats, restrictions accrues –, cette réforme interroge. Une justice qui punit sans garantie d’équité et d’indépendance risque-t-elle de devenir un outil d’intimidation plutôt que de protection ? Une exécution, contrairement à une peine de prison, est irréversible : comment s’assurer que les condamnations sont justes dans un système où les erreurs judiciaires ont déjà été documentées ?
La justice d’exception, une épée à double tranchant
Le nouveau Code pénal ne se contente pas de réintroduire la peine de mort. Il va plus loin : il réinstalle aussi des peines lourdes pour certains délits de presse, selon une présentation officielle qui justifie cette mesure par le « contexte sécuritaire ». Ce rapprochement entre sécurité nationale et restriction des libertés est pour le moins révélateur.
Dans une société démocratisée, la critique et le débat public sont des piliers essentiels. Mais dans un pays où le régime militaire limite déjà l’espace médiatique et la liberté d’expression, cette réforme pourrait aggraver une tendance déjà inquiétante. Le risque n’est pas seulement celui d’une justice biaisée : c’est aussi celui d’un climat de défiance généralisée, où plus personne ne se sent en sécurité pour exprimer une désapprobation légitime.
La peur comme instrument de gouvernement : une illusion dangereuse
Un État qui mise exclusivement sur l’intimidation pour gouverner fait fausse route. La peur peut faire taire les voix dissidentes, mais elle ne crée pas la confiance. Or, c’est cette confiance – celle des citoyens envers leurs institutions, celle des communautés envers l’État – qui est aujourd’hui gravement ébranlée au Burkina Faso.
Les Burkinabè ne réclament pas des discours martiaux. Ils aspirent à une sécurité tangible : pouvoir se rendre au marché sans crainte d’une explosion, envoyer ses enfants à l’école sans risque d’enlèvement, travailler les terres sans la menace quotidienne des groupes armés. Ces attentes ne seront pas comblées par des peines de mort, mais par une action concrète, cohérente et transparente.
Que faire quand la justice devient un symbole de division ?
La peine capitale pose une question de principe : la justice doit-elle d’abord punir, ou avant tout protéger ? Dans un pays en proie au chaos, la réponse ne peut se limiter à l’application de sanctions toujours plus dures. Elle doit intégrer la prévention, le renseignement, la réhabilitation des zones sinistrées et, surtout, le respect des droits fondamentaux des citoyens.
Le Burkina Faso a besoin d’un État fort, non pas d’un État qui se drape dans l’autorité pour masquer ses faiblesses. Une justice qui exécute ne prouve pas sa force : elle révèle, au contraire, ses limites. Car une société où la mort devient un outil politique est une société qui perd de vue l’essentiel : la protection de chacun, dans le respect de la loi.
Le défi d’un régime sous le feu des attentes
Le capitaine Ibrahim Traoré a désormais un choix à faire. Soit il utilise son arsenal répressif pour réprimer, sans nécessairement résoudre les problèmes de fond. Soit il démontre que cette réforme s’inscrit dans une stratégie globale de protection, articulée à une présence étatique effective sur l’ensemble du territoire.
Le Burkina Faso mérite mieux qu’une réponse symbolique. Il mérite une politique publique qui protège, rassure et réconcilie. La peine de mort n’est pas une solution : c’est un aveu d’échec. Et cet aveu, les Burkinabè ne le lui pardonneront pas.