Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

Le Faso Libre

Actualités du Burkina Faso : politique, sécurité, économie et société, sans compromis éditoriaux.

Actualités

Abala-Filingué : le GARSI endeuillé, un tournant qui force Niamey à repenser sa stratégie

L’attaque qui a frappé une patrouille du Groupe d’Action Rapide de Surveillance et d’Intervention (GARSI) ce matin dans le département d’Abala-Filingué ne cesse de susciter des réactions. Au-delà du bilan humain déjà très lourd, cet événement pourrait bien marquer un point de bascule dans la manière dont le Niger envisage la lutte contre le terrorisme. Les regards se tournent désormais vers Niamey, où la junte doit faire face à une pression croissante.

Un bilan humain qui secoue l’armée nigérienne

Une quinzaine de soldats ont perdu la vie dans cette attaque d’une violence extrême. Parmi eux, le capitaine Hassoumie et l’adjudant Djindagarey. Ce coup porté aux unités d’élite n’est pas un incident isolé, mais il intervient dans un contexte où les forces armées nigériennes sont déjà mises à rude épreuve. Les réactions à ce drame témoignent d’une inquiétude grandissante au sein de la troupe et au-delà.

Les promesses non tenues du CNSP

Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) avait placé la restauration de la sécurité au cœur de son discours. La junte promettait une réponse rapide et efficace face à la menace djihadiste. Pourtant, la mort de ces soldats d’élite illustre l’écart entre les annonces officielles et la réalité du terrain. La désorganisation des forces armées et l’affaiblissement de la chaîne de commandement sont pointés du doigt, tout comme l’absence de couverture aérienne adéquate.

Des chiffres qui interpellent

Les données compilées par des observateurs indépendants et l’ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project) dressent un tableau sombre de la situation sécuritaire sous le régime de Tiani :

  • Plus de 1 500 événements de violence politique ont été recensés à travers le pays depuis le coup d’État de juillet 2023.
  • Plus de 5 800 morts, civils et militaires confondus, sont à déplorer.
  • Une hausse de plus de 40 % des victimes civiles lors des attaques directes dans les premiers mois suivant la prise de pouvoir.
  • Des pertes militaires record, avec des embuscades meurtrières comme celles de Koutougou (17 morts) ou Tabatol (29 morts), et des drames récurrents dans les régions de Tillabéri et Tahoua.

Dans la zone des « trois frontières », où opèrent le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), l’État perd du terrain. L’attaque d’Abala-Filingué confirme que les groupes armés s’en prennent désormais à des unités aguerries comme le GARSI.

Des choix stratégiques aux conséquences lourdes

Comment un régime composé d’officiers supérieurs a-t-il pu laisser la situation se dégrader à ce point ? L’échec de la junte repose sur une série de décisions controversées. En dénonçant les accords de défense avec la France et les États-Unis, le régime Tiani a privé l’armée nigérienne d’outils essentiels : renseignement de haute précision, surveillance par drones longue portée et capacité d’évacuation sanitaire rapide. Pour compenser, Niamey s’est tourné vers l’Alliance des États du Sahel (AES) et vers de nouveaux partenaires, dont la Russie. Mais sur le terrain, l’effet de ce repositionnement reste limité. Les drones de reconnaissance ne suffisent pas à pallier le manque d’anticipation tactique, et les troupes au sol continuent de payer un lourd tribut.

Pendant ce temps, la junte semble concentrer son énergie sur sa propre survie politique, au détriment de la sécurité des soldats et des populations.

Le martyre des civils

Si la mort de militaires comme le capitaine Hassoumie endeuille l’armée, les civils sont les premières victimes de cet abandon. Dans la région de Tillabéri, la terreur règne. Les groupes terroristes imposent la zakat, brûlent des écoles, pillent des marchés et exécutent ceux qui refusent de se soumettre. La crise sécuritaire s’accompagne d’un drame humanitaire majeur :

  • Plus de 450 000 personnes sont déplacées internes au Niger, ayant fui leurs villages.
  • Environ 3,3 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë.
  • Des centaines d’écoles sont fermées, privant des dizaines de milliers d’enfants d’avenir.

L’urgence d’un sursaut

L’attaque meurtrière contre le GARSI à Abala-Filingué ne peut plus être ignorée. Elle met en lumière l’incapacité du général Tiani à tenir la promesse qui avait justifié son coup d’État : protéger les Nigériens et garantir l’intégrité du territoire. En laissant tomber le capitaine Hassoumie, l’adjudant Djindagarey et leurs compagnons d’armes, le pouvoir militaire montre ses limites. Il est urgent que la junte sorte de son déni, réévalue sa stratégie de défense et comprenne que la légitimité d’un pouvoir se mesure à sa capacité à préserver la vie des soldats et des citoyens. Sans une remise en question radicale, le Niger risque de s’enfoncer davantage dans l’abîme.

Alice Ntamag

Analyste économie et politique